À la suite d'une génération de poètes épithéliaux, Bernard Noël fait du corps et de sa peau le fondement de son activité littéraire et poétique. Comme il l'affirme dans Les États du Corps , « le corps est une carrière à mots et ses explorateurs assurent que là, sous la peau, il y a de quoi refaire la langue. »

L'essai de Régine Detambel, Bernard Noël, poète épithélial dévoile comment le poète s'attache à déconstruire et renouveler la tradition anatomique du roman occidental dont il rejette la violence. La part peaucière de l'œuvre de Noël est basée sur une conviction profonde que la peau est le lieu où se produisent « les effets qui s'écartent des lois jusque-là adoptées par une certaine littérature ». L'originalité de sa pensée philosophico-poétique réside dans la reconstruction de l'idée de peau-surface : celle-ci se donne comme « ce qui couvre et découvre à la fois ». Elle est ce « merveilleux organe à travailler le sens » où s'opère la fusion de l'homme et du monde, laissant ainsi penser que « la langue du poète fuse depuis l'étoffe même du monde ».

 

Le motif de la peau et du corps parcourt toute l'œuvre de Bernard Noël, il se donne comme son thème de prédilection, mais surtout comme l'élément fondateur de son système d'images et de sa conception de la littérature. C'est finalement à une corporalisation du monde et de la littérature que se livre le poète, qui « relie de peau vive sa critique d'art, sa poésie, dans un même souci d'exaltation de la surface ».

« Rien d'étonnant donc à ce que Bernard Noël, le poète, ait eu le souhait d'accorder dans son œuvre ces deux disciplines hautement humaines que sont la poésie et une certaine forme d'anatomie. Certes, il ne s'y prend pas à la manière du bon boucher. L'humain s'appréhende autrement qu'en le perforant, en le débitant, en le saignant. Noël a consommé la rupture épistémologique qui ouvre à cette nouvelle constatation : la peau est cet intervalle subtil, ce bâillement, ce feuilleté du sens qui permettent de percevoir et de déguster la distance au monde extérieur et à l'autre.

En effet, à l'interface entre ces entités distinctes que sont l'homme et le monde — donc à cette conjonction de législations particulières qu'on appelle communément la peau — se produisent les effets qui s'écartent des lois jusque-là adoptées par une certaine littérature. Noël a poussé les portes de feutre de la peau humaine et découvert en nous ces organes po(ï)étiques, grâce auxquels l'homme et le monde se mélangent et se combinent, intriqués, indissociables dans le feuilleté de l'épithélium. Ainsi la langue du poète fuse-t-elle depuis l'étoffe même du monde. » (R.D.)