Quand me suis-je roulée pour la première fois dans cette couverture marron, qui sentait le paprika et la menthe crépue, et que ma mère pliait, sur la troisième étagère du buffet, à côté du faitout, à portée de sa main ? Bien avant que j’aille travailler à l’épicerie, dans la rue qui fait l’angle avec le marchand de cycles, deux ans au moins avant mon baccalauréat, l’été de mes quinze ans. Bien entendu, cette couverture, c’est ma mère qui l’acheta, avec toute la haine précise dont elle était capable. Elle la choisit solide, épaisse, foncée et urticante. Il n’y avait que ma mère pour inventer un supplice pareil et le baptiser l’étouffoir à Mina…

Il me paraît très difficile de parler " par-dessus " La Verrière. J’ai souvent dit que l’adolescence me fascine. C’est peu dire. La narratrice de La Verrière fait toutes les expériences contradictoires et complémentaires à la fois : homosexualité et petit copain, fugue et voyage à Rome avec la classe… Cela ne dit pas grand chose non plus : tout le monde a été adolescent ! Pourtant, c’est dans la comparaison entre la chair des livres et celle de la femme qu’elle va aimer que ma narratrice m’échappe… Sa bibliothèque est une prison, les livres lui mentent. Là, nous sommes fondamentalement différentes !
Dressée dans mon roman, donc, cette étrange bibliothèque d’adolescente : " Mes parents avaient décoré la salle à manger avec des livres de peinture. Ils collectionnaient les beaux livres. Je crois que c'est ainsi que ma mère avait connu Clarisse. Tous les autres bouquins, les poches d'avant ma naissance, les achats obligatoires des clubs du livre, les cadeaux, les erreurs, c'est dans ma chambre qu'ils finissaient.
La construction de ma bibliothèque me marqua comme celle d'une prison. Il y avait, dans ma chambre, une porte qui donnait sur le palier. Mes parents s'empressèrent de la condamner. Mais au lieu de la masquer avec des briques et du ciment, mon père se contenta d'aller faire couper des planches d'aggloméré pour dresser, devant cette porte, une volée de rayonnages. Ce fut donc à la fois ma bibliothèque et la grille de ma prison. Chaque étagère était un barreau verticalement disposé, que ma mère avait recouvert de papier adhésif. Ils apportèrent les livres, comme des cairons, des parpaings, des matériaux de construction durable, et le poids du papier m'interdit toute évasion.
Puisque les livres s'étaient emparés de mon espace, je leur demandai, en échange de leur existence solide et matérielle qui m'encombrait, des leçons et des éblouissements moins diffus que l'écran brouillé de la télévision. J'ai cru que les livres m'avaient fait pénétrer jusque dans la matière des robes, jusque dans la peau, jusque dans les cheveux, mais aucun d'eux n'était juste et vivant et je ne le compris que lorsque je regardai le jeu de la vie sur les mains de Mina et dans sa voix. Les livres étaient incapables de traduire même les mouvements de la surface du corps. Mina était un luxe et une moisson miraculeuse.
Je me souviens d'avoir lu L'Age de raison et cru que les poils des aisselles, lorsqu'ils repoussent après l'épilation, ressemblent à de petites épines. C'était faux. Les poils qui reparaissaient sous les bras de Mina étaient mouvants comme du poivre. J'ai eu peur des Grandes Familles, à cause du gynécologue, ganté et effrayant, mais chez Mina, il y avait du coton, somptueux et sensuel quand on le retirait, en arquant les jambes, en riant, plein de rouge.

 

À quoi rêvent les nymphettes, explore l’adolescence, par Dominique Fernandez, Le Nouvel Observateur, 22 août 1996
"La Verrière est un roman moderne, tout sensations et épiderme…"

Un amour éperdu
, par Gilles Pudlowski, Le Point, n°1249, 24 août 1996
"On a rarement avec si peu de moyens apparents et autant d’efficacité raconté la révolte adolescente et le conflit parents-enfants. Gageons que l’on reparlera de " la " Detambel au moment de la distribution des lauriers d’automne…"

Pour l’amour de Mina la Marocaine,
par Isabelle Fiemeyer, Lire, septembre 1996
"L’envoûtement Detambel a encore frappé !…"

Une adolescence ordinaire,
par Louise L. Lambrichs, La Croix, 1er septembre 1996
"Avec la même habileté que dans Le Jardin clos et cette faculté particulière de donner à ce qu’on appelle la normalité les apparences d’une étrangeté légèrement monstrueuse, Detambel amène subrepticement le lecteur à se faire l’allié de ces exclus de la société qui ont, d’abord et avant tout, été des exclus de l’amour."

Le monde ado,
par Anne Diatkine, Libération, 6 septembre 96
"… tout le talent de Régine Detambel est dans la restitution des émotions adolescentes, comme si le temps les avait laissées intactes…"

Une adolescente en mal d’amour et d’ailleurs : les blessures de l’âge tendre,
par Isabelle Lortholary, Elle, 9 septembre 1996
"L’écrivain use d’une ellipse rare et magnifique, celle des mots de la douleur et du chagrin. Elle ne les dit pas, ne les écrit pas, les fait exister sous d’autres, détourné. Ils sont au bout de chacune de ses lignes."
 
Bottes, cuirs, bijoux et caresses,
par Patrick Grainville, Le Figaro littéraire, 12 septembre 1996
"De l’émail tranchant. Du Detambel retrouvé à l’état pur…"

A couteaux tirés
, par Bertrand Leclair, Les Inrockuptibles, 18 septembre 1996
"Ce qui fascine est insaisissable, c’est une sorte de noyau dur, irradiant, que l’on retrouve à chaque livre, un substrat impénétrable qui nourrit une écriture à nulle autre pareille…"

La sorcière mal aimée,
par Michèle Gazier, Télérama, n°2436, 18 septembre 1996
"La Verrière est le livre de l’adolescence blessée, du mal de vivre, de l’impatience et des baisers-morsures. Le livre des désirs insatisfaits, des tendresses volées, et de cette frustration que l’on éprouve lorsque le corps hurle son besoin d’amour et que la société vous déclare irresponsable. Le livre d’une femme révoltée, enfin, qui crie que la jeunesse ne saurait décidément être la plus belle période d’une vie…"

Traités de la destruction,
par Pierre Lepape, Le Monde, 4 octobre 1996
"La cruauté, la violence ne se trouvent pas dans les histoires que l’on raconte mais dans le langage que l’on emploie. Celui de Régine Detambel est d’une précision froide, coupante et, paradoxalement, sensuelle. Par là même elle renouvelle le thème de l’enfance mal-traitée, battue, trompée. Régine Detambel doit ressembler à cette écriture qu’elle habite : nette, rectiligne, fragile et cassante comme une arche de verre sous laquelle fileraient des torrents de tumultes et de violences…"

Régine Detambel fragile et dure,
par Monique Verdussen, La Libre Belgique, 25 octobre 1996 (Belgique)
"Régine Detambel occupe aujourd’hui une place enviable et méritée parmi les romanciers français. Avec La Verrière se confirme l’univers très personnel d’une romancière désormais incontournable…"
 
Régine Detambel l’éveil de l’adolescence,
par Jean-François Chaigneau, Paris Match, 31 octobre 1996
"Itinéraire d’une adolescence tracée avec des mots justes, tranchants et qu’on ne lâche plus…"
 
Livres de femmes, livres de flammes,
par Didier Pobel, Le Dauphiné libéré, 4 novembre 1996
"… le onzième roman de ce jeune auteur confirme les qualités des précédents avec, surtout, cette espèce de grâce qui sait fondre, au cœur des mots, l’émotion propre à l’évocation et la virtuosité de l’expression. Ce livre-là, mieux que les autres encore, parvient à une sorte de transparence offrant au titre une vraie manière de clin d’œil."
 
Le tranchant d’une prose,
par Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 22 novembre 1996
"Ce sont en fait des histoires pleines de complexité, continûment travaillées par la contradiction, que nous propose Régine Detambel. Avec le tranchant de l’écriture, non pour ajouter de la douleur, mais pour fouiller les blessures intimes et en permettre l’intelligence…"