Vous avez tellement de choses à faire que vous ne savez pas comment faire. Il est sept heures, ou peut-être six heures et demie, mais vous ne pourriez le dire précisément parce que votre réveil, ce globe plein de traces de doigts, n’est jamais exactement dans l’attente de votre regard. Vous aviez l’habitude de le remonter, le réveil, tous les soirs avant de vous coucher. Vous regardiez l’heure à votre montre, car alors vous aviez une montre, et le réveil marchait, c’est-à-dire que vous l’entendiez marcher, chacun de ses pas justifiant un tic-tac.
Le réveil sale, posé sur votre table de chevet, est un réveil à quartz, un modèle qui n’est plus tellement neuf, qui ne fait pas de bruit, et qui s’arrête, tous les six mois. Vous ne savez pas changer la pile.

Très tôt j’ai éprouvé le besoin de parler du corps vieilli, vieillissant. C’est pourquoi, en 1991, j’ai publié ce livre, Le long Séjour, aux Editions Julliard. Il raconte une journée de l’existence de trois personnes âgées dans une maison de retraite. Une journée de la vie quotidienne, douche et petit-déjeuner compris, à L’Age d’or, maison de retraite banale pour personnes âgées. Trois vieillards auxquels le narrateur s’adresse alternativement, vouvoyant les deux premiers qui forcent encore le respect, tutoyant le dernier, comme si l’extrême vieillesse et ses avatars l’avaient rendu vulgaire, malsain, informe…
Comment s’occupe l’homme de quatre-vingt-huit ans qui se laisse appeler papi ? Comment prend-il goût aux repas quand ses papilles sont usées ? A quoi rêve-t-il encore quand on le toilette ? A quelles coquetteries s’adonne la vieille dame qui ne manqua jamais de rien et qui refuse d’être appelée mamie pour ne pas être dépouillée d’une dernière identité ? A quel abandon s’expose le futur centenaire qui a perdu la tête et qui sert de mascotte débile à L’Age d’or?
J’avais 27 ans. Je venais de passer quelques mois comme kiné dans une maison de retraite municipale et j’étais entièrement habitée par la vieillesse et la façon dont on la traite, dont on la subit. J’avais l’impression d’avoir été enrichie par ce contact. Et de fourmiller de choses à révéler. Mais cela n’a pas donné un livre à la gloire de la sagesse et de la sérénité des cheveux blancs. J’ai écrit plutôt ceci : " Tu n’es ni un homme ni une femme. On t’a vêtu d’une chemise qui t’arrive à mi-cuisse. " Et puis aussi : " Tu entends crisser les pneus du fauteuil qui vient te chercher. Maintenant, tu roules. Le paysage défile. Tu n’en vois que les bas-côtés. La plinthe du couloir, tu la connais. Le pan de mur démesuré qui mène à la baignoire, tu en as l’habitude. Tu ne sais plus garder la tête haute. Tu l’inclines sans cesse. Le poids de ton menton laisse une marque rouge sur ton sternum. Alors tes yeux ne t’autorisent qu’à croiser des orteils multiples, des serpillières, des seaux croupis, des tuyaux de radiateurs, tout ce qui rampe, qui est fil, tout ce qui est secret, tout ce qui est mis à la terre. Ton génie, c’est ton indifférence tellement naturelle, ton expression obscure et trouble, anonyme et profonde. Tu as tellement mûri que tu es mêlé à toutes choses. Il y a un peu de toi dans tout ce qui rampe et qui va à la terre. Tu ignores même ton apparence. " Et pour finir cette dernière phrase, qui constitue à elle seule le chapitre XII du Long séjour : " Tu as souillé la chemise qui t’arrive à mi-cuisse. Tu appelles. Tu appelles. Tu appelles. Personne ne viendra. Pendant des heures, tu appelleras ta mère. "
Martin Winckler a eu la gentillesse de me confier qu’il conseillait ce livre aux étudiants en médecine qu’il rencontrait. C’est ainsi que j’ai eu vraiment l’impression de pénétrer dans mon écriture. Par les corps aimant, souffrant et vieillissant, et jouissant et mourant. C’est la vie
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En maison de retraite, par Jean-Claude Bologne, Magazine Littéraire, septembre 1991
" Régine Detambel, à partir d’un problème préoccupant de notre société, réussit à nous faire rire, sourire ou réfléchir avec un égal bonheur… "
 
À l’ombre des jeunes filles en bleu,
par André Rollin, Le Canard enchaîné, 28 août 1991
" Parler de tendresse à propos de ce livre casserait la force qui s’en dégage… "
 
Régine Detambel "Le long Séjour"
, par Dominique Guiou, Le Figaro Littéraire, 9 septembre 1991
" Des mots tranchants, des phrases implacables pour décrire une journée à L’Âge d’or… "
 
Ô vieillesse ennemie !,
par Michèle Bernstein, Libération, 19 septembre 1991
" Que Le long Séjour soit un livre admirablement composé, brillamment écrit, certes ; mais ce n’est pas cela qui compte. C’est un tel exercice d’intelligence, de compréhension, de sympathie au sens premier, que l’on en reste tout ému et tout triste… "

Si vieillesse pouvait…,
par Odile Le Bihan, Le Républicain lorrain, 22 septembre 1991
" L’auteur a vécu de l’intérieur ce climat délétère où le cœur se serre devant les méfaits inéluctables du temps… "
 
Le long Séjour : cohabitation en tous genres,
Prima, octobre 1991
"Régine Detambel est écrivain, mais aussi kinésithérapeute à Montpellier. Dans ce métier, elle puise une connaissance concrète des corps douloureux, de la vieillesse et de la vie dans une institution… "

Le sexe des métaphores
, par Michel Braudeau, Le Monde, 11 octobre 1991
"Régine Detambel travaille par petites phrases sèches et simples, sans apprêt, dont l’agencement serré produit une prose limpide, une émotion forte. Le long séjour décrit la vie quotidienne de trois vieillards dans une belle maison de retraite, l’Âge d’or, un mouroir confortable. Un vieil homme qui dérive, une vieille dame riche qui reste élégante, dure, pour être digne, un nonagénaire indéterminé… "
 
Régine à l’hospice,
par Jérôme Garcin, L’Evénement du Jeudi, 17 au 23 octobre 1991
" La force de ce petit livre vient de ce que l’auteur ne s’apitoie ni n’embellit. Elle ne donne jamais dans le sentimental – ce serait banal. Elle réussit en revanche la prouesse physique, intellectuelle, morale, de se mettre elle, la jeune fille souriante et délurée, dans la peau parcheminée de ces vieillards dépouillés de leur identité… "

Peintures de l’ennui hautes en couleur : des existences grises,
par Claude Prévost, L’Humanité, 30 octobre 1991
"Régine Detambel confirme le style original de ses livres antérieurs : une sorte de lyrisme contenu, un lyrisme noir, d’une impitoyable âpreté… "

Régine Detambel : chronique pudique d’une journée en maison de retraite
, par Yves Viollier, La Vie, 31 octobre 1991
"Grâce à son écriture sans métaphore grandiloquente elle a réussi un livre terriblement juste… "

Un autre monde
, par Françoise Ducout, Elle, 4 novembre 1991
" La vieillesse fait peur à une société qui se croit éternelle… "

Régine Detambel : l’héroïsme du grand âge
., Le Quotidien de Paris, 13 novembre 1991
"Régine Detambel excelle à décrire la dépossession de chaque instant que représente le grand âge. La mobilité, l’intimité et même le temps fuient ces silhouettes fragiles encore tragiquement lucides… "
 
La mort à vue,
par Michèle Gazier, Télérama, 27 novembre 1991
"L’Âge d’or, une maison de retraite comme il y en a tant…"

Le crépuscule de la vie, sans lyrisme
, par Jean-Claude Lebrun, Révolution, 10 janvier 1992
" On ne ressort pas indemne de la lecture du Long séjour. Sauf à être bardé de folles illusions ou, peut-être, à ne pas encore savoir distinguer l’avance inexorable de la vieillesse dans la poussière des lointains. Car ce livre est terrible… "

Le corps du délit
, par Paule Constant, Revue des Deux Mondes, mars 1992
" La poésie de ce livre si parfaitement concret naît de l’opposition entre l’angoisse intérieure des patients et l’insouciance, voire l’indifférence de la jeunesse, celle du bataillon des filles en bleu qui les soignent… "