Sa main est cachée dans sa jupe. Elle l’a emballée, jusqu’à l’avant-bras, dans le tissu imprimé, aux motifs identiques et tous d’un rouge confus. On ne peut pas dire sûrement si elle est blessée, si sa jupe est sanglante. Certains dessins sont vermillon, d’autres carmin, d’autres encore marron clair. Personne, sinon Mademoiselle Fauges qui découpa le papier pelure du patron et bâtit et ourla cette jupe avec elle, n’en a, avec attention, regardé le tissu.
Lui ne la connaît pas suffisamment bien, cette jupe longue, pour distinguer entre les motifs imités du cachemire, ses feuilles pointillées, en goutte, comme les noyaux d’avocat, ses tiges courbes, ses radicelles, ses pistils triples, ses étamines…

Mes livres parlent beaucoup du corps, du corps jouissant, du corps souffrant, du corps enfantin, du corps féminin. J’ai publié Le Ventilateur, aux Editions Gallimard, en 1995. Je considère ce livre comme une auscultation amoureuse. Qu’on en juge : "Quand il avait mal, elle l’examinait. Il ouvrait la bouche, elle en regardait l’intérieur, le fond de la gorge, elle sentait son odeur de beurre frais, elle savait déjà que ce n’était rien, que le temple n’était pas menacé. La lampe de chevet projetait toujours son profil ferme sur le mur. La fièvre rendrait simplement son sommeil plus profond. Quand la fatigue le tyrannisait et qu’il avait de longs cernes de mortier humide sous les yeux, elle lui rendait tout son élan en le forçant à lui faire l’amour. D’abord, il ne voulait pas, il essayait de se tourner sur le côté, mais elle insistait, elle le caressait jusqu’à ce que les chairs de son sexe prennent. Alors le désir et la curiosité le rendaient moins terreux, moins sourd, il se dressait sur les coudes, il disait oui. Ainsi elle le tirait des maladies où il s’était plongé jusqu’aux épaules. Elle le sauvait en l’épuisant. Il transpirait puis il dormait. C’était sa religion pour le guérir, son enchantement, ses phrases magiques. "
Plus tard, il y a quelques mois à peine, j’ai entendu ce rapprochement passionnant entre thérapie et amour. Quelqu’un disait que le soin, c’est comme l’amour, on ne sait pas qui on peut guérir, qui l’acceptera. Toujours dans Le Ventilateur, la même fille : " Quand elle posait sa tête lourde sur son ventre à lui, elle réveillait les animaux fabuleux qui peuplaient son abdomen et les écoutait mugir, feuler, souffler, claquer, glapir. Il était comme les jouets d’enfant qui couinent quand on les pince. Parfois, quand elle appuyait très fort, ses intestins miaulaient plus haut qu’une carte postale sonore au centre matelassé. Son ventre était une peluche bruyante qu’elle secouait, pouvait masser, faire rouler sous ses doigts. Il était râleur comme ces petites boîtes qui meuglent quand on les retourne. Plus haut, à l’estomac, les bruits étaient paludéens, de bulles qui montent le long des berges quand on pêche, de vase, de boue, de pluie tombée en cercles concentriques, rapides comme des pattes de nèpes sur la rivière, de poissons qui gobent. "
C’est l’histoire d’un couple qui se désunit. La jeune femme est attentive à tous les signes du désamour comme à tous les grains de la peau, à tous les poils de la barbe, à toutes les humeurs du sexe de son amant…

Il suffit d’un ventilateur et d’une main abîmée…, par Jacques-Pierre Amette, Le Point, 27 octobre 1995
"Detambel, avec Le Ventilateur, a écrit un grand livre érotique et métaphorique. Un grand livre tout court…"

Je t’aime, je te mange,
de Michèle Bernstein, Libération, 16 novembre 1995
" Combien fudra-t-il de réussites mineures de ce genre pour qu’on s’aperçoive de l’ampleur qu’a prise en cinq ans et douze volumes l’œuvre de Régine Detambel … "

L’amour au scalpel selon Detambel,
par Bertrand Leclair, InfoMatin, 28 novembre 1995
"Régine Detambel est un écrivain qui n’hésite pas à solliciter son lecteur. Beaucoup, passionnément. À la folie. D’abord sur un pur plan quantitatif puisqu’elle donne ici son douzième livre en cinq ans. Bien sûr, et c’est là qu’elle nous coince, nous contraignant une nouvelle fois à l’éloge, Le Ventilateur est le meilleur de tous…"

Les blessures du désir,
par Patrick Grainville, Le Figaro, 30 novembre 1995
"La peau des phrases offre sa consistance, son grain, son goût, sa succulence, pour constituer ce petit chef-d’œuvre avide et amer… On se demande dans ce domaine d’amour ce qui pouvait bien être encore inventé. Régine Detambel prouve que la littérature renaît sans cesse de ses redites. Car son bouquin est un joyau…"

Le Ventilateur,
Page des Libraires, novembre-décembre 1995
"Elle, la jeune femme blessée, s’aperçoit que celui dont elle connaît par cœur les petites imperfections, les moindres détails de la peau et des muqueuses, les moindres reliefs du corps dans ses moindres recoins, peut se conduire en étranger. En ennemi…"

Le Ventilateur,
par Gérard-Humbert Goury, Biba, décembre 1995
"Les mille manières de se prendre et de se déprendre quand on s’est tout dit, même l’inacceptable…"

Le désamour à nu,
par René de Ceccatty, Le Monde, 1er décembre 1995
"C’est une perfection de lucidité, de sincérité, de violence, d’acuité que ce récit de la destruction d’un couple…"

Le Ventilateur,
Le nouvel Economiste, 1er décembre 1995
"L’auteur du Long Séjour à la gloire montante donne son texte le plus abouti…"

Bon vent !
par Christophe Kantcheff, Les Inrockuptibles, du 6 au 12 décembre 1995
"Régine Detambel vient d’écrire un roman magnifique et dérangeant. Une plaie ouverte dans la littérature de confort."

Le Ventilateur,
par Isabelle Lortholary, Elle, 18 décembre 1995
"Quand une main blessée par un ventilateur provoque l’autopsie – cruelle – d’un couple…"

De souvenirs en souvenirs,
par Monique Verdussen, La Libre Belgique, 25 janvier 1996
"Régine Detambel confirme, dans la lignée de ses précédents sujets, une personnalité libre et singulière qui ne laisse jamais indifférent…"

Le Ventilateur
, par Isabelle Lortholary, La Vie, 1er février 1996
" C’est l’autopsie d’une rupture : la fuite de l’autre est sensible, croissante, irrémédiable aussi. Écrite avec pudeur, distinction, talent… "