Le Deux étincelles
Ta grand-mère s’accoude au balcon. Sur sa poitrine, tu vois deux étincelles. Ce sont les aiguilles enfilées, l’une de blanc, l’autre de noir, à l’aide de quoi elle reprise tout.
Elle tricote
Elle tricote. La laine glisse si vite sur l’index échauffé qu’elle laisse une traînée rouge et pelucheuse qui doit sentir le brûlé.
Torses nus
Les hommes, torses nus, ont tous un pli rouge sous les seins, à l’endroit où leur ventre tire, lourd d’après manger.
Je ne possède pas d’album de photographies. Si j’ai éprouvé le besoin, à trente ans, d’écrire Album (un album photos sans photos, un ouvrage où les photographies des autres, ceux qui ne sont pas de mon sang, peuvent s’inscrire aussi, se lire et se reconnaître), c’est pour me prouver, sans doute, que j’étais capable d’un travail de mémoire généalogique, que je pouvais me passer du traditionnel album familial, que les souvenirs que j’aimais, de mes familles paternelles et maternelles, de mes grands-tantes ou de mes arrière-petites-cousins, étaient désormais ma propriété et ne nécessitaient plus le support du papier photographique, de la tradition photographique, comme on dit tradition orale.
Il est probable que l’écriture d’Album était censée remplacer ces quatre albums de famille que j’avais tant feuilletés, enfant, et qui ne sont plus, pour des raisons de tensions familiales, à ma disposition. Ces albums étaient pour moi une source de bonheurs et de mythes extraordinaires. Une Fontaine de Jouvence aussi, puisque mes grands-parents, arrière-grands-parents, y étaient jeunes mariés, enfants. Je me souviens d’impressions très sensuelles à voir et revoir (voyeurisme) les photos du mariage de mes parents, un baiser en gros plan, leurs amis. Ces plaisirs-là étaient solitaires. En revanche, je n’aimais pas que ma mère sortît les albums en public. Elle les exhibait dans le but unique (me semblait-il alors) de montrer à quel point Untel ressemble à Untelautre, le même nez, regardez, les mêmes yeux. Nous n’étions plus que des petits pois lisses et des petits pois ridés. Je détestais les lois de Mendel. Les albums étaient peut-être faits pour enseigner l’hérédité. Ils avaient la rigueur scientifique d’un arbre généalogique. Je me souviens aussi des annotations au crayon, au-dessus de chaque photo, des points d’exclamation qui les accompagnaient. J’avais honte d’avoir été bébé, d’avoir vomi et hurlé, et qu’une preuve irréfutable en ait été gardée.
Les seules photos d’enfance que je possède sont (outre les fantômes convoqués dans Album) celles que j’ai volées, à dix-neuf ans, à mes parents, lorsque j’ai quitté la maison. Ce sont ces trois photos volées que j’ai choisi de montrer. Il y a deux photos de moi (neuf mois, dix ans) et une photo de ma chienne. C’est tout mon bagage. Je suppose qu’en volant ma propre image, je me retirais du cadre, je me sauvais de l’album et de l’épouvantable emprise familiale, je laissais un blanc, je conquérais ma liberté.
Parlant de ces photos isolées dans une enquête qui s’intéresse aux liens, j’ai l’impression de dire plutôt comment j’ai cherché à les dénouer, ces liens familiaux, ces garrots. Chacune de ces photos délinquantes, volées à des albums très soigneusement défendus par ma mère qui les rangeait hors de ma portée, en haut de l’armoire contenant les draps et les couvertures, a une signification bien précise. La photo de bébé me plaisait parce que je n’y portais pas encore de lunettes ou parce que j’étais nue. La photo de neige était ma façon de revendiquer mon identité mosellane alors que j’habitais Montpellier depuis l’âge de 13 ans. La chienne, je l’aimais beaucoup et elle venait de mourir de vieillesse.
Aujourd’hui, je ne tiens toujours pas d’album (comme on dit "Je tiens un journal"). J’ai seulement des photos de mon mariage, qu’on m’a données, mes photos professionnelles, d’écrivain, que m’offrent les reporters, et puis des clichés de mes grands-parents ou de ma nièce. Les visages juvéniles de mes parents ont cessé depuis longtemps d’être mes idéaux ! D’une manière générale, je hais la famille, sa pression, son carcan, les ressemblances de traits qui me lient, irréfutablement, à son clan. C’est pourquoi je n’aime plus les albums. Le lien est très fort, sans doute, entre famille et photographie, la preuve !
J’ajoute que la discipline extrêmement sévère des albums photos (coins, emplacements réservés, classement géométrique obligatoire, pages intercalaires pour l’hygiène et une meilleure conservation) est d’une rigueur désuète à laquelle je ne souhaite plus me soumettre. L’esthétique d’un album photos mérite aussi, je crois, qu’on s’y arrête. C’est un volume pesant, souvent doré (donc riche et précieux) qui ressemble à celui des philatélistes. L’on manipule aussi une collection chronologiquement ordonnée.
Si, d’aventure, ces quatre albums d’enfance que je feuilletais comme des bandes dessinées me revenaient un jour (et c’est aussi le propre de l’album que d’être un héritage), je souffrirais de tous ses morts. La mort et l’absence sont parmi ces choses que la photographie ne respecte pas et que seule la mémoire sait gérer. Il y aAlbum et album…
" Poursuivant son enquête personnelle sur son enfance, dans le style oulipien qu’on lui connaît, la jeune romancière propose ici un album de photos sans photos. Dans le creux de l’illustration s’inscrit la marque de l’écrivain. Un regard, un geste, une lumière arrêtent l’œil, comme ils ont figé la mémoire. Habile variation sur la nostalgie, à l’écriture nette et dure, ce petit dictionnaire arbitraire mais structuré, à mi-chemin entre l’autobiographie et les petits poèmes en prose, ravira tous ceux pour qui la lecture offre des plaisirs brefs et fragmentés ou pour qui l’atelier de l’artiste a plus de charmes qu’une galerie d’œuvres peaufinées… "
Le Monde, 24 mars 1995
Elles se font un sang d’encre, par François Salvaing
" Régine Detambel, passée maître dans la forme brève, fait encore une fois mouche et merveille… "
Regards sur un jeune passé, par Jean Debernard, Midi Libre, 12 avril 1995
" Régine Detambel invente bel et bien sous nos yeux, mais non sans le vouloir car elle sait ce qu’elle veut, ce bouleversement espéré par des générations de mémoires domestiques : l’album de photos-souvenirs enfin libéré de tous les clichés… "
Album. Ce passé qui revient, La Liberté/Le Courrier, 22 avril 1995 (Suisse)
" En citant Lewis Carroll en exergue à son Album, avertit son lecteur que les petits textes (une centaine) qu’il va lire sont, en réalité, des photographies… "
Faire court. Variations, par Michèle Bernstein, Libération, 18 mai 1995
" Les photos ne sont pas là : les mots suffisent. Et ils suffisent d’autant mieux que ces photos, dans leur banalité, nous les connaissons déjà, nous avons les mêmes, attendrissement garanti… "
Faiseurs d’images, par Michèle Gazier, Télérama, 19 avril 1995
" Chaque texte, serré, est à la fois une photo et une fenêtre qui s’ouvre sur le moment particulier d’une existence… "
Album, Notes bibliographiques, juillet 1995
" Très court, née d’une idée originale : chaque page, en quelques mots, quelques lignes, évoque une photographie qu’on ne voit pas… Un régal, mais aussi une leçon d’écriture… "
Deux visions de femmes, miroirs incendiaire ou réfléchissant, par Jean Pache, La Tribune de Genève, 5 juillet 1995
" Subtile et délicate, l’écriture s’est logée, on dirait, à chaque page d’un vieil album de famille dont les images ont été retirées… "
Album, Le Dauphiné libéré, 5 juillet 1995
" Avons-nous par hasard le même album de photos que l’auteur ? En tout cas, les courts poèmes en prose font vibrer en nous un écho de sensations perdues, de petits bonheurs oubliés, d’inquiétudes mystérieuses