L’enfant a l’appétit des brisants et des coupants. Les sparadraps, la gaze, le coton forment son linge intime de jeune fille. Et comme une jeune fille, en effet, il est possible que sa peau crie sans cesse aux écorces, au crépi, à la ronce et aux barbelés, saisis-moi au passage, ne me laisse pas au rebut. Et à l’épingle, au clou, au bois qui n’est pas limé, j’ai besoin d’attirer l’attention avant de retourner en poussière, si tu me faisais cadeau de temps en temps de quelque chose de coloré, en soie, même seulement un petit carré, tu me ferais un honneur particulièrement remarquable. Voilà pourquoi l’enfant porte une peau radieuse et absurde de papillon, avec ces mêmes taches et ces mêmes macules que l’œil peu exercé prendra pour une irritation illogique et momentanée.

Quand l’enfant tombe ou se cogne, chacune de ses rencontres blessantes avec l’angle rugueux du monde porte un nom. Et qui voudrait dresser une liste de l’ensemble de ces confrontations et de ces retrouvailles courrait le risque heureux de composer une litanie, les termes liés d’un très long charme.
Si j’ai utilisé le terme de blason, c’est que l’étymologie lui donna d’abord le sens de bouclier. Les tortues seules ont reçu en naissant une sorte de domicile durable, écrivait Buffon. Donner la description de cet écu qui tient lieu de sauvegarde et de vivante protection à l’enfant est le but que j’ai souhaité atteindre.
Tout ce qui touche au bouclier tremblant de l’enfant, tout ce qui le meurtrit réellement, ses souffrances, son aplomb, ses bondissements malheureux, tous ses gestes déchirants, j’ai désiré les rejouer. Le piètre malheur de l’égratignure, le petit trou en forme d’étoile qui constitue l’écorchure, la figure virtuose et mathématique de l’éraflure, la trajectoire accidentelle de la coupure, l’ampoule qui est une hutte de peau et le bouton de moustique érectile et délicieux, la fente vive de la gerçure, le bleu, la flamboyance de la bosse, le chuintement de la morsure, la brûlure et sa paille de fer, la langue mordue, la seringue, l’aphte, l’écharde, le pus, les points de suture, le coup de soleil, le durillon et le bouton de fièvre, sont le lot rude et perçant de toutes les enfances. Ils nous ont fondés, ont gravé, pour chacun d’entre nous, leur histoire dans notre peau, dans les muqueuses de nos lèvres, dans les étages superficiels et profonds de notre chair, et nous ont lentement façonnés puis passionnés jusqu’à la jouissance.

Blessures d’enfance, par René de Ceccatty, Le Monde, 21 juillet 2000
" … le corps est un champ d’expérimentation, un paysage, le reflet du monde environnant, un réseau de signes… "


Balsons d'un corps enfantin Page des Libraires, n°64, juin-juillet 2000
" Régine Detambel continue de construire son œuvre avec ce récit original d’une grande finesse qui surprendra et ravira le lecteur… "