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> Mes notes personnelles et brouillonnes sur LE DON DES MORTS (D. Sallenave) Gallimard 1991
DIT LE RAPPORT AU REEL
1. LE LIVRE, LA VILLE
• Universelle banlieue où la TV remplace les livres fait penser à Baudelaire : La mélancolique beauté du moderne = sentiment sublime de la précarité que traverse d’un souffle le sentiment de l’éternité.
• Ville = livre = imposer au désordre du monde un ordre pour une lecture possible ≠ banlieue
• Il n’est pas nécessaire, pour vivre, de renoncer à la pensée et aux livres. Et il n’est pas nécessaire pour lire et penser de s’écarter de la vie.
• Ville (agora) ≠ banlieue (centre commercial)
• ∆ ! L’art devient un bien de consommation comme un autre. La visite guidée remplace l’approche personnelle du tableau…
• L’expérience de l’œuvre n’est pas réservée au créateur. Elle est une connaissance du monde et de soi. L’œuvre enseigne une idée du monde où le monde n’est pas une proie à saisir ou une matière à transformer, mais elle nous apprend à nous tenir « en face » du monde, ainsi l’œuvre nous éduque, enseigne à se déprendre de soi, à cesser d’être un sujet « éternellement désirant ».
• Les livres nous donnent la toute 1ère expérience de l’œuvre, de la nécessité d’y faire détour et d’y prendre leçon. Car le détour par l’œuvre n’est pas l’oubli de notre condition, de notre finitude, mais il en est la métamorphose. Le passage par l’œuvre anéantit le monde pour nous le rendre.
• Les livres exaltent des valeurs contraires à l’esprit du temps : durée, inactualité, méditation, secret, silence, espace de retrait…
• Dans le livre, la quête du sens se fait dans le retour sur soi, dans le détour d’une réflexion solitaire.
2. CEUX QUI NE LISENT PAS
• Ceux qui n’ont pas de livre n’ont pas ce « don des morts pour nous aider à vivre » et vivent sans monde. Ceux à qui les livres ont manqué, il leur manquera toujours la pensée. Douleur de la vie sans les livres.
• Celui qui n’a pas lu se voit réduit à ses propres armes et à l’expérience singulière pour affronter le péril du monde. Il ne peut compter, pour sortir de soi et du triste enfermement de l’existence privée, que sur la chance d’une rencontre, la grâce d’un événement transcendant. Et encore : car ce sont des livres qui l’aideraient à en reconnaître la venue, à en goûter le prix.
• Avec les livres, ce sont d’autres hommes qui nous offrent le moyen d’être homme, véritablement, dans la communauté partagée.
• Déf. de la « vie ordinaire » : celle à qui manquent la pensée, les livres, l’expérience élargie grâce aux livres. Car le savoir et la douleur qui passent par les livres n’entre pas en nous de la même façon que les images ou les discours.
• Consacrer sa vie aux livres, non pour fuir le monde, mais pour le retrouver.
• Ce qui sépare les hommes le + gravement, ça n’est pas l’argent, mais la lecture, c'est-à-dire la présence ou non des livres dans la vie quotidienne. Cette ≠ce aggrave toutes les autres.
• Les livres ne remplacent rien, ne sont le substitut de rien (argent, culture…) mais rien ne peut se substituer à eux, car les livres incluent cette vie que nous menons dans la grande trame du monde. Le livre me fait communiquer avec les autres, vivants ou morts, avec le monde. Le livre est le procès d’humanisation de l’homme : il dit qu’on ne naît pas homme, mais qu’on le devient. Ce sont les livres qui font de ma vie cette participation à cet élan mystérieux qui nous associe tous depuis qu’à l’origine est né le goût de raconter.
• Double intuition de D.S. = la vie sans livre est une vie mutilée + il y a une vérité du monde se dévoilant par instants dans la vie ordinaire, donc c’est dans et par la litt. que la vie ordinaire est transfigurée, rachetée. Parfois, il y a, dans la vie ordinaire, des moments de contemplation qui l’illuminent. Mais cette vérité redisparaît rapidement dans l’insignifiance des actions, des projets ; donc les livres sont indispensables pour que cette révélation s’établisse durablement et se prolonge au-delà de rares instants de grâce.
• S’adjoindre les livres, non pour changer de vie, mais pour changer la vie. Tout le reste masque la douleur de la vie ordinaire ; seuls les livres la métamorphosent.
• Le livre est fait non pour s’élever, non pour se distraire, non pour s’enrichir, mais pour rentrer en soi et en possession de la vie et du monde. Les livres ne rompent pas avec la vie des gens ordinaires mais nous ramènent à cette vie simple.
• But de la fréquentation des livres et des œuvres de l’esprit incluses dans les livres = transfigurer la vie ordinaire (non pas rompre avec elle). « Etre un menuisier qui lit. » La vie avec les livres est la vie vraie, la vie accomplie. La vie n’accède pleinement au sens que revisitée par la littérature.
3. L’ENFANT LECTEUR
• Esthètes qui placent les livres au-dessus de la vie = même erreur que les ignorants (ou démagogues) pour qui la vie est maîtresse de toute expérience et de tout savoir
• C’est dans la vie que les livres trouvent un monde ; c’est dans les livres que la vie prend figure ; la vie n’accède pleinement au sens que revisitée par la litt.
• Thèse D.S. : Le monde ne se constitue pleinement comme monde habitable qu’à travers l’expérience des livres ; être privé de livre, c’est être hors d’état de poser la q° du sens du monde
• « Pour qui n’a autour de soi que l’exemple de vies sans horizons, il n’est pas étonnant que le seul horizon se fût trouvé dans les livres. »
• pour l’enfant, le livre est un lieu abrité de l’image désabusée de la « vie » que donnent les conversations des adultes. Les livres donnent à l’enfant, de la « vraie vie, le pressentiment d’une existence moins vaine, d’un accomplissement possible. L’enfant peut aller vers les livres pour survivre.
• Parfois futilité du monde réel, donc l’évasion par la lecture permet non de le quitter, mais de le rejoindre
• Face à la futilité du monde réel, les fragiles constructions de l’art des mots ont la dureté de l’acier, édifient un univers indestructible où l’homme peut se montrer dans la plénitude de son être.
• Ce dont on fait l’apprentissage avec les livres, c’est :
i. La réalité et non pas le rêve
ii. Ce n’est pas rencontre avec soi mais avec tous les autres
iii. Ce n’est pas privé, c’est public (un autre qui lit lit la même chose que vous)
iv. Rencontre avec l’objectif et non le subjectif
v. Rencontre avec le monde et non pas avec son monde
• Grâce aux fictions des livres, on est en accord avec le monde imaginaire des autres. Un livre fait accéder à l’objectivité et à l’universalité du sens, un livre est une référence commune, qui crée un lien entre tous ceux qui l’ont lu.
• L’enfant ne trouve pas l’insouciance dans les livres, mais le souci vrai. Dans les livres il ne recherche pas l’évasion mais la vérité des paroles et des êtres. Placé sous le faisceau d’un regard, d’une intelligence, commenté par le murmure discret de la voix narrative, le monde se réfléchit, se met en perspective, s’offre à la pensée. Même médiocres, les vies racontées là cessaient d’être vaines.
• Dans l’enfance (qui est dépendance physique et impuissance) les livres offrent un modèle. L’enfant ne pense pas que les livres ont été écrits, mais qu’ils sont le monde.
• Dans les livres quelqu’un parle. L’enfant fait l’expérience qu’un mort y parle. Voix sans corps. L’enfant ne voit pas les mots mais les choses.
• Dans les livres, la vie est double : à la fois agie et pensée
• Vivre une vie pensée, arrachée au hasard. Pour que le monde soit, il faut qu’il soit décrit (vent, paysage…)
• Lire c’est s’associer à un grand et pur mouvement d’objectivation du monde et de soi, sortir de la gangue du moi
• Toute chose racontée est une chose sauvée.
4. LE MONDE OFFERT PAR LES LIVRES
• Sans les livres, nous n’héritons de rien, nous ne faisons que naître. Avec les livres, c’est le monde qui nous est offert : don que font les morts à ceux qui viennent après eux.
• Sans les livres, il se peut que le monde nous échappe, même le monde physique que je parcours. Même la douceur du soir parce que je n’en aurai pas retraversé l’expérience dans le miroir des livres.
• Sans livre, on est dépossédé de la vie car on reste dans son cercle d’actions étroites.
• Sans livre, on n’a de rapport ni avec le passé (un mur romain = « les ruines », ni avec les œuvres (un porche gothique = l’église). Tout le tissu du monde est là mais, sans livre, on ne peut pas y prendre garde.
• ∆ ! Précision : Il n’est douloureux d’être sans livre que dans les cultures où le livre existe.
• On peut être loin des livres, mais non de la réflexion et de la transmission (ex. campagnes du XIXe, où se transmettaient savoirs, recettes, rites…)
• La misère qui affecte les 4/5 des hommes affecte leur vie comme zoe ≠ la misère spirituelle affecte leur vie comme bios.
• Se cultiver est un devoir autant qu’un droit, car se cultiver c’est être pleinement homme
• Entreprise générale de délégitimisation de la culture (la culture et les livres n’ont d’autre légitimité que celle que leur confère la violence symbolique de l’école) qui passe par la dénégation de l’idée même de culture au lieu d’écarter les obstacles qui en tiennent écartée la + grande masse. Livres et culture semblent de fausses valeurs à démythifier.
• Livre et culture : soit privilège, apanage des élites, soit à rendre accessible au + grand nbre.
• La lecture ne dépend pas de l’œuvre mais de ce que je suis capable d’y mettre
• Pourquoi cet acharnement des intellectuels contre la culture ? Trahison des clercs. Car ils ne croient pas au pouvoir émancipateur des livres. Pourquoi ? Car la solidarité envers les classes opprimées exige d’admirer leur infortune et non de la corriger.
• Or la culture n’est pas une faute, c’est une chance. Seules les Lettres arrachent à soi, sortent de la vie ordinaire, de la détermination
5. UN « RENFORCEMENT D’ETRE »
• 3 domaines de la pensée à ne pas confondre : livres, culture, savoir
• L’absence de litt. et de fiction est pire que l’absence d’arts ou de savoir
• «Nietzsche : La vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil »
• la vie avec les œuvres est une vie réconciliée, consolée
• Les livres, la culture, les arts arrachent tous l’existence à l’ennui, à la répétition, au divertissement. Comme la culture et les arts, la litt. est plus qu’un loisir ou un plaisir, mais une expérience de la vie, donc capable de transformer celui qui la fait.
• La culture est un procès, un travail au terme duquel apparaît un homme nouveau.
• H. Arendt (La Crise de la culture) : 2 héritages conjugués ont donné naissance à l’idée moderne de culture :
i. Héritage latin : culture vient de colere (cultiver). Se cultiver, comme pour la nature, c’est défricher et rendre fertile.
ii. Héritage grec : paideia désigne l’arrachement, la formation au contact des œuvres (poésie) ; la libération spirituelle et morale du sujet suppose une coupure radicale entre l’ordre de la nature et celui de l’esprit. La culture est un arrachement, non un divertissement.
• Arendt : la culture commence avec l’attitude de désintéressement et de joie qui ne peut surgir que quand les hommes, délivrés des nécessités de la vie, peuvent être libres pour le monde.
• Obliger notre ignorance à s’ouvrir et à fondre devant la force de l’œuvre. Kafka : « Un livre doit être la hache qui brise en nous la mer gelée ». Donc la culture ce n’est pas ce qui me livre les œuvres, mais c’est ce qui me livre aux œuvres.
• La culture est un travail par lequel on s’arrache à soi-même, non pour conquérir les œuvres mais pour y prendre leçon — leçons d’arrachement à soi, aux sols, aux traditions, leçon d’ouverture.
• Le loisir (otium, temps soustrait au négoce pour se consacrer à l’étude) ≠ les loisirs (divertissement)
• La lecture est une expérience et non une pratique culturelle
• Lire, comme écrire, repose sur l’idée que ce monde-ci, pour être compris et pour être vécu, doit être doublé d’un monde autre, d’un monde imaginé.
• Un enfant qui lit est comme un enfant malade, il est immobile, car lire suspend le monde
• La litt. achève le sens du monde parce qu’en elle il se revisite
• Double certitude du lecteur et de l’auteur : si la litt. vous enlève au monde, c’est pour vous assurer une prise sur le monde. Le mouvement qui porte à écrire des livres n’est donc pas ≠ de celui qui porte à en lire : il prend sa source dans le même secret. Ne pas séparer l’acte de lire et celui d’écrire, mais poser qu’ils participent du même mouvement. Lire et écrire se déploient sur une faculté commune : faculté d’organiser, d’associer et de répondre aux évts du monde, en déployant, grâce au langage, un monde imaginaire.
• Tout le monde ne sait pas peindre ou composer, mais tout le monde a l’usage du langage. Et on ne pourrait écrire si cette capacité n’était pas déjà à l’œuvre en chacun, se manifestant déjà dans le moment où il lit.
• Lire un livre, c’est achever de l’écrire, non en lui apportant un supplément de sens, mais en lui fournissant le secours de notre monde propre pour qu’il s’incarne. Lire nous associe à son écriture, à sa composition parce que le livre a utilisées (magnifiées, amplifiées) les ressources du langage qui sont déjà en chacun de nous. Lire nous associe donc au mouvement de création qui a fait naître l’œuvre et le porte à son terme. Être capable de lire, c’est être capable de déployer à son tour cette même puissance qui produit les livres. Se livrer à la même dérive d’associations et d’images dont sont faits les livres. Lire est amplifier, accroître, augmenter, comme l’auteur (auctor : celui qui accroît).
• Lire est une puissance qui nous associe au grand mouvement dont sont anuimés les livres. C’est retrouver les secrètes veines du monde. Lire n’est pas seulement comprendre un livre, mais s’accorder à la splendeur du monde, participer à son accroissement. Péguy : « Lire est un renforcement d’être. »
6. LEBENSNOT (« MISERE DE VIVRE »)
• Le monde imaginaire de la litt. touche en nous à des zones obscures, répond en nous à une demande sans nom. Car cette douleur liée à notre condition (et que même l’argent etc. n’efface pas) = « misère de vivre » (Nietzsche) (=Lebensnot)
• Vivre n’est ni une obligation, ni une corvée, ni un devoir ; vivre est un don, une grâce
• Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation) : « Ce qui occupe tous les vivants et les tient en haleine, c’est le besoin d’assurer l’existence. Mais cela fait, on ne sait plus que faire. Aussi le 2nd effort des hommes est d’alléger le poids de la vie, de le rendre insensible, de tuer le temps, c'est-à-dire d’échapper à l’ennui » (Schop. ajoute que les 6 j de la semaine, c’est la misère et le dimanche, c’est l’ennui !)
• Schopenhauer : rigoureux pessimisme de l’absurdité de vivre. La vieillesse est absurde : pour elle aujourd’hui est mauvais, et chaque jour sera plus mauvais, jusqu’à ce que le pire arrive. Le bonheur est toujours dans l’avenir ou dans le passé, jamais dans l’ombre du présent.
• Religion, philo, art ont leur fondement dans le Lebensnot
• La litt. n’est pas l’art mais elle trouve aussi son fondement dans le Lebensnot. La demande à laquelle répond la litt. est liée à la constitution de l’homme moderne (Le Mahabharata n’était pas de la litt. comme les fresques de Lascaux ne sont pas de la peinture)
• La conscience d’être mortel (1er dédoublement réflexif) interdit la coïncidence de soi-même avec soi et nous prive à jamais de pouvoir confondre notre existence avec les pures manifs de la vie. Mais nous faisons une opposition entre le temps compté (temps bio, finitude) ≠ temps escompté (éternité).
• Grecs : c’est de la litt. elle-même qu’est issue l’idée de paideia comme psychagogie (art de conduire les âmes) et les textes (œuvre du logos : parole et pensée) sont par excellence le lieu de l’apprentissage du discernement
• En prenant conscience que son existence s’inscrit dans une continuité historique et symbolique, l’homme comprend qu’il est né dans un monde + vieux que lui, mais en même temps qu’il ne peut le répéter sans changement. L’homme est condamné à un « héritage sans testament », condamné au double et angoissant mouvement de l’arrachement et de l’attachement à la tradition.
• Il n’est de culture qu’universelle : la culture est donc un idéal d’attachement du sujet à tout ce qui le détermine. (La culture de l’Europe n’est pas ethnocentriste mais universelle).
• Rousseau : la pitié ouvre le sujet à la souffrance de l’autre, s’opposant ainsi à l’amour de soi qui vous enferme. La raison et la pitié sont toutes 2 fondatrices.
• S. Weil : « La litt. est l’un de ces points d’intersection entre le monde et l’autre. »
• Culture = Émancipation et arrachement + exigence d’accueil = la litt. « prend soin de l’âme ». Transcendance non pas religieuse mais intérêt pour le mystère du monde.
7. L’EPREUVE DU ROMAN
• Les lettres ne sont pas de la culture ni de la philo, elles sont de la pensée
• Lecture : Pensée dévoilante par où le monde de la vie se livre comme une inscription à déchiffrer.
• Etudier lettres + sciences car : L’exactitude scientifique peut s’entendre avec le scrupule litt. (qui traque mots et émotions). Elles forment culture de l’âme et éthique du discours (Fumaroli)
• Penser, grâce aux livres, n’est pas connaître +, mais comprendre mieux ce dont il s’agit dans l’expérience vécue. Amplitude et résonance nvelles de ce qu’on vit. Il ne suffit pas d’apprendre, mais il faut faire retour sur soi. Pour nous arracher à l’étroit enfermement de la vie qui passe, il faut en passer par une mémoire qui excède notre expérience propre et notre temps. La méditation sur l’expérience ne s’opère véritablement que par la médiation des mots (parce que nous sommes des êtres de langage). Passer d’une vie brute à une vie examinée, revisitée.
• Dans le roman, une vie racontée est une vie sauvée. Ainsi le roman répond à la douleur de l’âme soumise à la finitude (devoir-mourir)
• La fiction, résultat de la faculté de feindre, n’est pas une imitation : elle invente afin de multiplier les points de comparaison possibles. Car l’unicité de l’expérience est notre lot. L’expérience de vivre ne se prête à aucune expérimentation. Nous ne pouvons pas reprendre les choix de notre vie.
• Expérience = 1. Épreuve (qu’on fait d’une situation et dont on sort transformé) ; 2. Expérimentation (observation d’une situation provoquée artificiellement). « La litt. est une expérimentation de situations fictives, crées artificiellement par leur auteur, afin d’en provoquer, chez le lecteur, l’épreuve. C’est ainsi que l’expérience litt. devient expérience de la vie. »
• Walter Benjamin oppose les journaux et la litt. : « les journaux présentent les évts de telle sorte qu’ils ne puissent pénétrer dans le domaine où ils concerneraient l’expérience du lecteur » ≠ « le récit ne se soucie pas de transmettre le pur en-soi de l’évt, mais l’incorpore dans la vie même de celui qui raconte pour le communiquer, comme sa propre expérience, à celui qui écoute. Ainsi le narrateur y laisse sa trace, comme la main du potier sur le vase d’argile. »
• Le roman n’est pas un genre litt., il est la catégorie la + énigmatique de la litt.
• Le roman, successeur de l’épopée, poursuit la mission qu’elle partage avec la tragédie : être le lieu de la compréhension des actions et des passions des hommes. Le roman ne cesse d’avoir pour tâche et pour sujet : nous-mêmes, notre existence dans le monde (y compris la SF). Son domaine est le monde de la vie. Sa tâche : considérer l’existence comme le lieu pblématique de la quête du sens. Répondre au « comment vivre ? » « comment ne pas avoir peur ? »
• Le roman est l’apprentissage de la liberté de pensée car ses vérités sont plurielles ≠ la vérité de la religion
• Exigence archaïque, dès les origines de l’homme : narrer. Raconter = faire être, sauver de l’oubli ou de l’inconsistance
• Le roman est une pensée exploratoire des formes de l’existence parce qu’il en constitue des modèles expérimentaux, dont la succession ouvre une interrogation jamais comblée. Le monde s’y dévoile comme jeu car, en figurant le monde, la litt. l’ouvre au jeu.
• Kundera : le roman est une histoire parallèle des Temps Modernes
• Aristote : la mimesis (représentation litt.) n’est pas une copie ou une imitation, mais une transposition, transformation, métamorphose qui fait passer les choses de la chair du monde à la chair immatérielle des mots. Le passage au muthos (intrigue organisée selon une règle) est une transfiguration : les choses absentes y sont remplacées par leur signe. Représenter c’est mettre en forme. Par la mise en forme, la mimesis exerce sa finalité, qui est de comprendre le sens de nos actions et de nos passions. Personnages = « agissants » pour une catharsis : mise à distance de nos passions
• En renonçant à la litt. on renonce à l’existence comme quête du sens
• Ce qui s’est déposé dans les textes ne correspond ni au « vouloir-dire » d’un auteur ni au « vouloir-entendre » d’un lecteur, mais est un agencement provisoire, un kaléidoscope de sens.
• Travail de « refiguration » quand les mots écrits deviennent une œuvre par le travail et le soutien du lecteur.
• Mauriac : les lecteurs de roman savent que les personnages du roman ont pour fct° de les éclairer sur eux-mêmes et de leur livrer le dernier mot de leur propre énigme.
• La catharsis ne peut se passer du personnage car nous avons besoin de projection, transfert, identification
• Le personnage existe d’une existence fictive comme le roi Lear vit d’une existence scénique
• Issu de l’expérience imaginaire ou réelle de l’auteur, et de l’agencement « mimétique » de ses actions, le personnage vient vers le lecteur comme une proposition de sens à achever. Pour cela l’auteur a dû lui-même se métamorphoser en un être de fiction, en une figure de pensée, le narrateur, qui se constitue dans l’ordre même qu’il impose à ses objets. = ce battement du réel et de l’imaginaire qui nous saisit pendant la lecture est l’essence de la fiction dramatique. Le personnage me fait entrer à mon tour dans le règne des métamorphoses. En lisant, je m’oublie, je me compare, je m’absorbe. Mort feinte par laquelle j’accède à la compréhension.
• Aragon : être ne suffit pas à l’homme, il lui faut être autre
8. IMPORTANCE DU LIVRE
• Espace illusionniste du roman
• Du Bos : « Etrange, solennelle, quasi religieuse certitude que pendant notre absence, planant bien au-dessus d’elle, délestée de toute présence humaine, non écoutée, non regardée, non lue, l’œuvre pourtant n’a cessé de se transformer en quelque chose d’immuable et d’accomplir pour ainsi dire avec majesté sa propre révolution. »
• Humour : il n’y a que les régimes totalitaires qui accordent aux livres l’importance qu’ils méritent en les brûlant = preuve de leur valeur
9. UN SENS – LA MELANCOLIE
• La voix dans la fiction litt. dit : c’est A toi que je parle et c’est DE toi que je parle. Elle nous aide à comprendre le sens de nos actions, à donner un sens individuel à notre vie.
• La fiction, la litt., la poésie n’élaborent pas de loi ≠ psychanalyse, philo… Mais la litt. cherche toujours à dire ce qui n’a pas été dit. Le nouveau en litt. ne périme pas l’ancien ≠ sciences
• La litt. a affaire à l’universel et pourtant elle traite du singulier. Elle s’empare de l’unique afin de l’arracher à l’ineffable. La nature de ce passage à l’universel est de l’ordre d’un passage à l’essence.
• Lire c’est aller non pas des sons aux sens, mais du sens aux images. « Vois ! » nous disent les mots.
• Leçon des livres : ils nous enseignent un mode de vision dévoilante, résultat conjoint de l’observation et de l’imagination, qui est l’apprentissage de l’attention au monde.
• Observer, c’est participer à la venue des choses, à leur émergence. En observant le monde, je me plie à son mouvement profond et silencieux. Au lecteur et à l’auteur, la litt. enseigne cette même chose.
• Le lecteur id. mystique : « étant perdue à moi-même, je ne me voyais + »
• Poietes : celui qui façonne ; auctor : celui qui augmente
• Voir organise. Aucun autre sens ne possède la faculté organisatrice du regard.
• Hommage de Proust à « l’artiste athée qui se croit obligé de recommencer 20 X un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers. »
• Écrire c’est faire passer la vie de l’expérience à la phrase. (non aux mots, mais à la phrase, état minimal de la pensée, machine logique)
• Écrire c’est rédiger (en latin pousser le troupeau, guider)
• L’imagination est un don. Métaphoriser ne s’apprend pas. C’est pourtant là que se joue la vérité littéraire.
• La phrase est une unité de la pensée. Auteur et lecteur se réjouissent d’une belle phrase car elle saisit le monde dans la réalité de la vision. Comme s’il y avait équivalence entre pensée et expression dans une phrase harmonieuse à la parfaite structure logique.
• Transmutation des choses en un parfait arrangement des mots produit de la joie. Cette transmutation est la parfaite connaissance des choses et leur accomplissement. Les mvts de la lgue sont en même temps un ébranlement de la représentation. Notre langage est comme une toile fine reliée à tous les points du monde. Tout ébranlement s’y répercute et y vibre.
• Apprendre à lire c’est apprendre à voir et voir c’est comprendre ≠ images qui montrent le monde mais sans le donner à comprendre
• La transmutation de la chose en son équivalent linguistique est un plaisir de connaissance
• Aristote (Poétique) : devant la représentation de choses laides, la joie de la connaissance l’emporte sur le dégoût qu’elles devraient normalement inspirer.
• Le texte ne se limite pas aux figures litt. mais passe à un autre ordre par où le lecteur va le faire sien et le transformer en œuvre (c'est-à-dire en action sur le monde). Le texte devient alors une expérience du monde pour celui qui le lit : alors ses figures prennent effet et voici que se déploie l’ordre de la vision et de la compréhension. Grâce au livre, le monde prend sens.
• Lire c’est voir se déployer dans le monde des organisations sensées. Lire c’est découvrir la loi de l’organisation du monde. À l’horizon de toutes les lectures, le monde se profile comme un tissu de textes.
• Proust : « le style est affaire de vision »
• Les livres se proposent au lecteur pour qu’il les déchiffre et qu’à travers eux il déchiffre le monde. Les livres sont donc un modèle de compréhension, d’analyse et d’action.
• Pour durer sur la Terre, les choses doivent se mouler dans un équivalent qui ne leur ressemble pas.
• Dans la litt. se conjuguent jusqu’à l’angoisse l’amour de la vie et la certitude de devoir mourir. D’où mélancolie.
• Mélancolie : dépréciation de soi, qui est l’envers (ou le complément) d’une dépréciation de l’autre qui s’est montré indigne de nous en trahissant notre affection par sa fuite, son détachement ou sa mort. =renversement de la culpabilité de survivre.
• Supposer possible le renversement de la mélancolie en puissance de création. Fécondité de la mélancolie, source paradoxale de l’inspiration : ce qui paralyse l’homme met l’artiste et l’œuvre en mouvement. Chez l’artiste, renversement de l’inaction en activité. Renversement de la douleur en action et mutation du deuil en dette : or d’une dette on peut s’acquitter. Et la mélancolie devient féconde car elle est à l’écoute des morts et non seulement de notre douleur. Survivre n’est + une faute mais une chance car on peut régler sa dette. Dans l’œuvre on s’absout de la faute de survivre.
• Si la mélancolie résulte de la culpabilité de survivre, elle peut se muer en volonté de se souvenir. La litt. règle la dette envers les morts. Le sens est l’anticipation du pardon.
• Dans la litt. un sujet mélancolique, accablé par sa faute, trouve devant lui une instance capable de pardon. L’instance c’est le sens. En conférant du sens aux évts disparus, on s’absout. Espérance d’une résurrection des morts dans le corps glorieux des mots. Toute litt. est un dialogue avec les morts car il faut se faire mort avec eux afin de les rendre vivants.
• Douleur des temps du passé, mélancolie de l’imparfait, temps de l’éternité
10. UN PRESENT ETERNEL
• Le texte n’est pas la parole d’un sujet, aujourd’hui disparu. Lire n’est pas entendre, personne ne parle.
• La litt. est une figuration de la survie.
• Dans les livres, le passé est fictif, il est un avenir. La litt. nous fait atteindre une autre conception du temps. La litt. est le seul lieu où le passé a un avenir. La litt. dit que les choses disparues continuent à vivre éternellement.
Je suis ravie de vous informer que mon nouveau site web est maintenant en ligne !
www.regine-detambel.com
J’espère que vous apprécierez cette nouvelle expérience de navigation.
Merci de votre attention et à très bientôt !
Chaleureusement,
Régine Detambel