ELEKTRA, « tragédie en un acte de Hugo von Hofmannsthal, musique de Richard Strauss » (1909)
Chef-d'œuvre de l'expressionnisme musical allemand, Elektra, « tragédie en un acte de Hugo von Hofmannsthal, musique de Richard Strauss », est créé le 25 janvier 1909 au Königliches Opernhaus de Dresde.
Rôles principaux : sopranos Annie Krull (Elektra) & Margarethe Siems (Chrysothemis), mezzo-soprano Ernestine Schumann-Heink (Klytämnestra), baryton-basse Karl Perron (Orest) & ténor Johannes Sembach (Aegisth).
Accueil mitigé : les limites des possibilités expressives de la voix humaine ont été franchies ; hystérie sonore (l'orchestre comptait 111 musiciens) ; d'autres s'amusent du mélange incongru de primitivisme brut et de valse viennoise, caractéristique de l'œuvre.
Pourtant Elektra va rapidement triompher dans le monde entier. Les deux ouvrages lyriques de Richard Strauss suivants, Le Chevalier à la rose (1911) et Ariane à Naxos (1912), marqueront une rupture esthétique radicale par rapport aux novations de Salomé (1905) et d'Elektra (1909), rupture parfois considérée comme une démission du compositeur à l'égard de la modernité.
Pure violence
Hugo von Hofmannsthal avait écrit une adaptation de l'Électre de Sophocle, créée sous le titre d'Elektra le 30 octobre 1903 à Berlin, dans une mise en scène de Max Reinhardt. Strauss assiste en novembre 1903 à une représentation de cette pièce et décide d'en tirer un opéra. Occupé jusqu'en 1905 par la composition de Salomé, ce n'est cependant qu'en 1906 que Strauss sollicitera la collaboration d'Hofmannsthal, qui va accepter avec enthousiasme de remanier sa pièce pour répondre aux exigences de Strauss.
« L'incroyable force dramatique d'Elektra tient à plusieurs qualités : sa concision — à l'instar de Salomé, Elektra dure approximativement une heure et demie, sans interruption – et sa construction à la rigueur implacable permettent une condensation particulièrement efficace des affects. Ensuite, le texte d'Hofmannsthal, qui allie, dans une langue d'une extrême beauté, la sombre et barbare violence du mythe grec à une étude psychanalytique pré-freudienne très subtile, constitue un des livrets d'opéra les plus somptueux jamais écrits. Enfin, en dépit de son apparence granitique et cataclysmique, la musique de Strauss recèle – grâce à un jeu de timbres et de tonalités oscillant en permanence entre la transparence et l'opacité – une incroyable palette d'expressions, variant du climax le plus tendu et le plus extraverti à la tendresse la plus bouleversante et la plus retenue. »
(Timothée Picard)
Argument
L'action se déroule dans la cour intérieure du palais royal de Mycènes, dans l'Antiquité légendaire.
Elektra ne comporte aucun prélude : trois mesures seulement de l'orchestre à l'unisson pendant le lever de rideau instaurent un climat de violence. Ce motif ternaire, anapestique, qui constitue la signature d'Agamemnon, parcourt tout l'ouvrage.
Scénario dans le détail
Cinq servantes (une contralto, deux mezzo-sopranos et deux sopranos), réunies autour du puits, commentent l'inquiétant comportement d'Elektra (Électre) depuis l'assassinat de son père Agamemnon : chaque jour, à la nuit tombante, elle se met à rôder et à hurler, invoquant l'ombre du père chéri et réclamant vengeance contre ses assassins. Quatre des servantes lui sont hostiles mais la cinquième, la plus jeune, entreprend de la défendre. Elles se retirent et l'on entend les cris de la cinquième servante, molestée par ses aînées. Elektra (soprano) paraît ; dès lors, elle ne quittera plus la scène. En un grand monologue (« Allein ! Weh, ganz allein ! » : « Seule ! hélas, toute seule »), elle entre peu à peu en transe, revit la scène du meurtre paternel, et laisse éclater sa haine contre les coupables : sa mère Klytämnestra (Clytemnestre) et l'amant de cette dernière, Aegisth (Égisthe) ; le moment venu, aidée de son frère Orest (Oreste), pour l'heure disparu, et de sa sœur Chrysothemis (Chrysothémis), elle saura faire couler le sang.
Chrysothemis (soprano) rejoint sa sœur. Elle l'avertit des menaces que Klytämnestra et Aegisth font peser sur elle ; elle est moins désireuse qu'Elektra de se venger et aspire à l'amour d'un homme et au repos du foyer, idéal pour lequel Elektra n'a que mépris. Entendant approcher sa mère avec sa suite, Chrysothemis s'enfuit.
Parée de bijoux et d'amulettes, mais les traits tirés par l'angoisse qui la ronge, Klytämnestra (mezzo-soprano) entre en scène, au son terrifiant d'un orchestre aux percussions déchaînées. Restée seule avec sa fille, elle lui fait part des cauchemars qui l'obsèdent, et demande quel sacrifice pourrait l'en délivrer. Elektra lui démontre que ce qu'elle craint en réalité, c'est le retour de son fils, autrefois chassé par elle du palais, mais dont la rumeur court qu'il serait depuis peu revenu. Prise de colère vengeresse, Elektra lui propose un sacrifice, celui de Klytämnestra elle-même, qui périra par la hache qui a tué Agamemnon (« Was bluten muss ? Dein eigenes Genick » : « Qui doit verser son sang ? Ta propre nuque »). Klytämnestra est terrifiée, mais un mot d'une de ses suivantes glissé à son oreille suffit à lui rendre sa superbe et, prise d'un rire maléfique, elle quitte la scène.
Chrysothemis accourt pour annoncer à sa sœur la terrible nouvelle : Orest est mort. Elektra décide alors qu'elles agiront seules. Chrysothemis refuse et quitte sa sœur, qui la maudit.
Elektra, demeurée seule, entreprend de déterrer la hache de la vengeance. Elle est interrompue par l'arrivée d'un étranger, qui demande à voir Klytämnestra pour lui confirmer la mort d'Orest. Elektra confie à l'étranger ses tourments et finit par lui révéler qui elle est. L'inconnu tressaille. Elektra le reconnaît : c'est Orest (baryton).
Elektra laisse libre court à son ravissement dans une scène de la reconnaissance qui est pratiquement le seul moment d'apaisement de l'ouvrage. L'heure est venue pour Orest de venger son père.
Il pénètre dans le palais. Pleine de crainte et de joie mêlées, Elektra attend dehors. Soudain, le silence effrayant est déchiré par les cris de Klytämnestra. Elektra hurle de joie et encourage son frère. Puis, avec une macabre obséquiosité, elle guide Aegisth, qui vient de rentrer, vers l'intérieur. Quelques secondes à peine, et ses hurlements retentissent à leur tour. Alors que des voix scandent en coulisse le nom d'Orest (seul moment de l'ouvrage où Strauss et Hofmannsthal évoquent le chœur antique), Elektra, affolée par le plaisir du sang et de la vengeance assouvie, entreprend une danse extatique (« Ich habe Finsternis gesät und ernte Lust über Lust. » : « J'ai semé les ténèbres et je récolte joie après joie. ») qui la jette soudain contre le sol, morte. Chrysothemis court vers le palais, appelant par deux fois Orest.