Musiques

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Brahms (Johannes) > Rhapsodie pour contralto
Brahms (Johannes) > Rhapsodie pour contralto

Présentation

Interprétée ici par Christa Ludwig
Là par Marian Anderson

Chez Proust, la voix de la mère berce le narrateur encore enfant. Un soir, il craint que sa mère ne monte pas l’embrasser avant qu’il ne s’endorme à cause de la venue de Swann, mais finalement elle vient et lui lit longuement François le Champi, de Georges Sand. « La volupté enfantine de l’endormissement : c’est le moment des histoires racontées, le moment de la voix […] c’est le retour à la mère » écrit Roland Barthes.
William Styron est plongé au coeur d’une terrible dépression qui l’amène aux confins de la folie avec de terribles crises d’angoisse, une tentation irrésistible de se tuer. Pendant des mois vivre lui est un fardeau et une douleur permanente. Sa vie quotidienne est devenue un enfer. Il est à bout de souffle et un soir chez lui il décide de se tuer pour se délivrer enfin de ce tourment. Il prend machinalement une cassette vidéo pour regarder un film où joue une jeune comédienne qui tenait un rôle dans l’une de ses pièces. Les images défilent et montrent des personnages circulant dans le couloir d’un conservatoire de musique. Au-delà des murs, dans l’une des salles, des musiciens répètent un passage de la Rhapsodie pour contralto de Brahms. Une voix jaillit. Styron est soudain emporté par l’émotion.
« Cette mélodie, à laquelle comme à toute forme de musique — en fait, comme à toute forme de plaisir — j’étais dans ma torpeur resté insensible depuis des mois, me transperça le coeur comme une dague, et dans le flot de souvenirs rapides, je repensai à toutes les joies qu’avait connues la maison ; les enfants qui jadis gambadaient à travers les pièces, les fêtes, l’amour et le travail, le sommeil honnêtement gagné, les voix et le brouhaha… »
Ce n’est pas la grâce d’une musique qui le libère de son envoûtement morbide, mais une voix revenue de son enfance, celle de sa mère, le chant maternel qui constituait pour lui une enveloppe de sécurité et de confiance. Et il explique que le fait d’avoir échappé in extremis à la mort « fut peut-être un hommage tardif que je rendis à ma mère. Ce que je sais en tout cas, c’est que durant ces ultimes heures avant que j’entreprenne mon sauvetage, tandis que j’écoutais le fragment de la Rhapsodie pour contralto — que jadis elle avait chanté un jour en ma présence — elle n’avait jamais cessé d’obséder mon esprit. »
La voix maternelle conservée en soi est une sauvegarde, un refuge pour ne pas mourir. Le mot « maman » prononcé à voix haute reste connoté d’une forte affectivité à tout âge. Des personnes âgées appellent leur mère au moment de mourir. L’impact symbolique de ce mot dans la bouche ne s’efface jamais.

William Styron, Face aux ténèbres. Chronique d’une folie, Folio, 1990. Cité par David Le Breton dans Eclats de voix.