Ateliers d'écriture

Ateliers d'écriture

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Faire écrire en milieu scolaire
Faire écrire en milieu scolaire
Avant d’être un patrimoine ou un sujet d’examen, l'écriture est d’abord une activité nécessitant de l’énergie et un savoir-faire qui s’apprend.

Présentation Nota Bene

De nombreux enseignants m’ont invitée à initier leurs élèves à l’écriture artistique. Et c’est toute l’aventure d’un autre apprentissage, de celui qui révèle la faculté du langage d’être un organe-obstacle. Non pas seulement une boîte à outils utile et fiable, mais quelque chose d’incontrôlé et d’incontrôlable qui donne des révélations sur soi-même dans la poésie, le rêve ou le lapsus de la psychanalyse. Le fait de mettre les élèves, les étudiants dans ces situations d’écriture leur donne d’autres moyens pour faire l’expérience de la distance, de la réflexion, de l’élaboration, de leur propre pensée, du risque de leur pensée. Qu’est-ce que le choix, la décision ? Car tout artiste fait incessamment l’expérience de la décision quand il choisit une option plutôt qu’une autre dans un terrain qui n’est pas balisé d’avance. Voilà ce que peut apprendre à l’élève une expérience d’écriture. C’est sous cet éclairage et dans cette exigence que je souhaite rencontrer des élèves, pour échanger, au travers d’un système de questions/réponses, ou pour les faire écrire. Mon but : qu’ils se frottent à la littérature, non pas comme panthéon, mais comme questionnement sur la langue, rattaché au vécu de l’être, ainsi redevenu nécessaire et proprement humain…

Pour tout ce qui concerne la lecture et l'écriture à l'école, on lira avec fruit Eloge de la lecture. La construction de soi, de Michèle Petit.
En voici un extrait névralgique : « Il y a probablement une contradiction irrémédiable entre la dimension clandestine, rebelle, éminemment intime de la lecture pour soi, et les exercices faits en classe, dans un espace transparent, sous le regard des autres. » (Michèle Petit)

 


Le don des livres

J'ai prononcé cette communication au Congrès des Professeurs de français, à Lisbonne, en 2006.

Rainer Maria Rilke rappelle que la lecture nous apprend à nous tenir « en face » du monde. C’est ainsi que l’œuvre éduque ; c’est ainsi qu’elle enseigne à se déprendre de soi, à cesser d’être un sujet « éternellement désirant ». Car le détour par l’œuvre n’est pas seulement l’oubli de notre condition (une évasion, une distraction…) mais la compréhension de l’être humain dans sa finitude (être mortel, devoir assumer une existence…). Les livres proposent un monde où la quête du sens se fait dans le retour sur soi, dans le détour d’une réflexion solitaire.
Ceux à qui les livres ont manqué, il leur manquera toujours la pensée, l’expérience élargie et la vie qui s’ouvre, où circulent les vivants et les morts, où reviennent ceux qui ne sont plus (la littérature nous place au rang des morts), où prennent figure ceux qui n’ont jamais été (les héros). L’adolescent qui n’a pas lu de livres et ne s’est pas habitué aux livres, se voit réduit à ses propres armes (c'est-à-dire, grosso modo, à l’imitation de la conduite familiale) pour affronter le péril et les joies du monde (cf. Danièle Sallenave).

Pour mettre l’accent sur ce que fut la lecture dans mon adolescence et sur ce qui motive aujourd’hui pour moi la nécessité d’écrire, voici une petite interviou de Michel Butor, telle qu’il l’a donnée au journal Le Monde au printemps 2006.
"Je suis un écorché vif. Les attaques m’ont blessé. Mais la littérature vous fabrique une nouvelle peau. On peut comparer les phrases au fil de la chenille. L’œuvre est le cocon qui va la protéger et la transformer en papillon. Chez Proust, c’est tout à fait clair. Chez moi, ce doit être aussi l’une des raisons des longues phrases de mes premiers livres. Elles sont un fil avec lequel je tisse cette membrane qui va recouvrir la peau qui saigne. Dans les Essais de Montaigne, on voit bien cette image du cocon protecteur et exploratoire. On se protège pour pouvoir explorer et on explore pour protéger au mieux celui que l’on devient. L’étonnant, c’est que cette enveloppe nouvelle multiplie la sensibilité. On entend de mieux en mieux, on perçoit de mieux en mieux. Et même si le corps devient sourd et que les yeux ont des problèmes, on peut s’arranger pour que le texte écoute et voie."

Butor dit clairement qu’écrire, c’est sécréter une sorte de squelette externe. Mais cette carapace n’est pas une fin, elle n’est pas faite pour s’y replier dans le sommeil. Ce qu’on acquiert à lire et à écrire, c’est une enveloppe nouvelle qui multiplie la sensibilité au lieu de vous claquemurer, une armure qui écoute et qui voit bien mieux que la chair à vif.

Car le livre enseigne que le monde n’est pas une proie à saisir. Le détour par l’œuvre n’est pas seulement l’oubli de notre condition (une évasion, une distraction, une carapace protectrice…) mais la compréhension de l’être humain dans sa finitude (être mortel, devoir assumer une existence malgré le sentiment du tragique de la condition humaine…).

Le problème, c’est que, pour acquérir la sensibilité au monde et le sens du monde, les livres exaltent des valeurs contraires à l’esprit du temps et de la télé : durée, inactualité, méditation, secret, silence, espace de retrait, etc.
Les livres proposent un monde où la quête du sens se fait dans le retour sur soi, dans le détour d’une réflexion solitaire. Voilà qui paraît rébarbatif à beaucoup de jeunes.

Ma motivation d’écrivain pour la jeunesse — et même d’écrivain tout court — est de donner à voir le maximum de situations de vie ; proposer le maximum d’expériences de sensibilité (que ce soit joie ou souffrance) ; utiliser le plus de mots différents possibles pour désigner une même chose ou une même situation afin que le maillage du langage soit le plus fin possible pour que la vision du monde soit la plus nette possible. Nous ne pensons qu’avec le langage, que dans le langage. Le langage donne un sens au monde.
De plus, j’aime qu’il y ait un contenu didactique dans mes écrits. Car se cultiver est un devoir autant qu’un droit, se cultiver c’est être pleinement homme.

Ne pas séparer l’acte de lire et celui d’écrire, mais poser qu’ils participent du même mouvement. Lire et écrire se déploient sur une faculté commune : faculté d’organiser, d’associer et de répondre aux événements du monde, en déployant, grâce au langage, un monde imaginaire. Voilà pourquoi il faut miser sur les ateliers d’écriture à l’école.

Pour prouver, s’il en était besoin, combien il est important de proposer aux adolescents des ateliers d’écriture, je cite l’écrivain allemand Hermann Hesse : « Mais il arrive parfois que les beaux poèmes vous deviennent suspects, comme tout ce qui est apprivoisé, adapté, comme les professeurs et les fonctionnaires. Et parfois, quand le monde correct vous répugne, vous vous mettez à avoir envie de briser les lampadaires et de mettre le feu au temple ; ces jours-là, les beaux poèmes, y compris les saints classiques, ont un léger goût de censure, de castration, ils sentent trop l’acceptation, la docilité, la prévenance. Vous vous tournez alors vers les mauvais et trouvez qu’ils ne le sont jamais assez. Alors pourquoi lire ? Tout un chacun ne peut-il pas composer lui-même de mauvais poèmes ? Qu’on le fasse et l’on verra que la fabrication de mauvaises poésies rend beaucoup plus heureux encore que la lecture même des plus beaux poèmes qui soient. »

La pratique de l’atelier d’écriture démontre bien ce qui est à l’œuvre dans l’écriture. Tant qu’il n’a pas fait lui-même l’expérience de l’écriture de fiction, le jeune croit généralement à l’inspiration, au don, au gratuit. Et soudain, là, il va découvrir les ratures, les corrections, les ajouts, les suppressions, les permutations, les déplacements que son stylo effectue dans la phrase. Il va enfin comprendre à quoi sert la grammaire, comment elle véhicule la logique. Et lorsque le jeune commence à retravailler sa phrase, à la récrire, alors le principe d’inspiration n’existe plus. On n’écrit pas avec des idées, on écrit avec des mots ! L’atelier d’écriture prouve que la langue de l’écrivain est un matériau résistant. Il enseigne donc que l’écriture n’est pas la transcription ou la traduction de l’histoire qu’on a en tête, mais que le texte se modèle comme une sculpture à la fois plastique et rebelle…
L’adolescent comprend alors — parce qu’il l’expérimente — qu’avant d’être une institution, un patrimoine, une source de plaisir ou un sujet d’examen, l’art quel qu’il soit est d’abord une activité, une action, nécessitant de l’énergie, une activité affrontée à des matériaux physiques et nécessitant un savoir-faire qui s’apprend. L’atelier leur a révélé le côté concret de la littérature.

C’est sous cet éclairage et dans cette exigence que j’écris vers les adolescents. Quel sens cela a-t-il d’enseigner la littérature à l’école sinon celui d’approcher l'écriture comme question ? Comment montrer que l'inquiétude sur le langage traduit directement l’angoisse de l’être ?
Se frotter à la littérature, non pas comme panthéon mais comme questionnement sur la langue, s’il est rattaché au vécu de l’être, redevient nécessaire et proprement humain…

 


L'atelier d'écriture en milieu scolaire

Lors d'une communication au CRDP de Lille, en 2007, j'ai tenté de répondre aux principales interrogations des enseignants, et proposé de faire le point sur les ateliers d’écriture conduits par des écrivains. J'ai également résumé les conditions à remplir afin de rendre cette intervention plus profitable encore. Enfin je me suis risquée à proposer un sens à donner à l’intervention de l'écrivain dans la classe.
On trouvera ci-après mes notes préparatoires.

L’adolescence est source d’inspiration et de créativité, à charge pour les adultes d’en soutenir l’épanouissement. Dans ces conditions, la rencontre avec un écrivain n’est pas un gadget mais un outil pédagogique naturel. Plus qu’un outil, il est un allié qui favorise au moins deux choses : la désacralisation de la figure de l’écrivain et la rencontre avec une série d’informations qui seraient perdues ou incomplètes : toutes celles qui concernent le processus physique, pratique de l’écriture. Comment le monde se transforme en livre ? quels livres ont fait ce livre ? quels auteurs ont fait cet auteur et comment ? Voilà ce qui permet l’échange, ce qui permettra à l’élève de sentir le texte au lieu de le lire.
Sans compter la réciprocité de l’échange. Pour l’écrivain, sortir de son cabinet pour s’exposer aux regards et à la parole, c’est aussi, pour lui, donner du sens à ce qu’il fait, et même de trouver parfois un sens à ce qu’il écrit.
L’écrivain vient donner chair à la langue. S’il veut animer un atelier d'écriture, il est amené à réfléchir sur les processus de création et ses propres modalités de travail. Les difficultés rencontrées, le développement de son œuvre dans le temps et l’expérience acquise au quotidien lui permettent d’occuper une authentique posture. Pourquoi des écrivains de préférence à tout autre : car ce sont les seuls à prendre le risque de s’engager totalement dans la langue et de confier toute leur vie à des mots « en un certain ordre arrangé. »

L’atelier d'écriture a 2 types d’objectifs :
conquête d’une meilleure appropriation de la langue pour une expression écrite et orale qui trahisse le moins possible
épanouissement personnel et dans les relations interpersonnelles, vivre mieux dans sa peau, rendre la parole habitable + notion de risque.
Ces 2 objectifs sont interdépendants.
Les ateliers d'écriture rappellent aussi que l’imaginaire est l’outil indispensable à toute activité d’enseignement.

Ceux à qui les livres ont manqué, il leur manquera toujours la pensée, l’expérience élargie et la vie qui s’ouvre. Ceux qui n’ont jamais pu pénétrer dans un livre n’ont pas de monde. L’adolescent qui n’a pas lu se voit réduit à ses propres armes (c'est-à-dire, grosso modo, à l’imitation de la conduite familiale) pour affronter le péril du monde. Tous les lecteurs de roman savent que les personnages ont pour fonction de les éclairer sur eux-mêmes et de leur livrer le dernier mot de leur propre énigme (cf. Danièle Sallenave).

C’est sous cet éclairage et dans cette exigence que je souhaite parler des ateliers d'écriture. Se frotter à la littérature, non pas comme panthéon mais comme questionnement sur la langue, s’il est rattaché au vécu de l’être, redevient nécessaire et proprement humain…

Sans compter que je me pose quotidiennement des questions sur le processus d’élaboration de l’œuvre, sur la POÏETIQUE, donc sur le faire de l’écriture — par conséquent chaque invitation à animer un atelier d'écriture est pour moi une nouvelle occasion de revisiter ces questions pour moi-même.

Danièle Sallenave nomme le livre : « le don des morts », les livres sont le « don des morts pour nous aider à vivre ». Le premier problème, face à un public scolaire, c’est que, pour acquérir la sensibilité au monde et le sens du monde, les livres exaltent des valeurs contraires à l’esprit du temps et de la télé : durée, inactualité, méditation, secret, silence, espace de retrait, etc. Les livres proposent un monde où la quête du sens se fait dans le retour sur soi, dans le détour d’une réflexion solitaire. Voilà qui paraît rébarbatif à beaucoup, quand ça ne leur est pas carrément incompréhensible. Ici peuvent agir les ateliers d'écriture.

Remarque préalable : Ne pas séparer l’acte de lire et celui d’écrire, mais poser qu’ils participent du même mouvement. Lire et écrire se déploient sur une faculté commune : faculté d’organiser, d’associer et de répondre aux événements du monde, en déployant, grâce au langage, un monde imaginaire. Tout le monde ne sait pas peindre ou composer, mais tout le monde a l’usage du langage. Et il n’y aurait pas d’écriture si cette capacité n’était pas déjà à l’œuvre en chacun, se manifestant déjà dans le moment où il lit. Lire un livre, c’est achever de l’écrire, non en lui apportant un supplément de sens, mais en lui fournissant le secours de notre monde propre pour qu’il s’incarne. Lire nous associe à son écriture, à sa composition parce que le livre a utilisé, en les magnifiant, en les amplifiant, les ressources du langage qui sont déjà en chacun de nous. Lire nous associe donc au mouvement de création qui a fait naître l’œuvre et le porte à son terme. Être capable de lire, c’est être capable de déployer à son tour cette même puissance qui produit les livres. Se livrer à la même dérive d’associations et d’images dont sont faits les livres. Lire est une puissance qui nous associe au grand mouvement dont sont animés les livres. Lire n’est pas seulement comprendre un livre, mais s’accorder au monde. Péguy disait : « Lire est un renforcement d’être. »
Lire est donc une préparation à l’écriture.

Les objectifs de l’atelier d'écriture :
Apprendre donc à maîtriser le langage un tant soi peu dans sa partie logique et communicante, mais connaître aussi la faculté du langage d’être un ORGANE-OBSTACLE, c'est-à-dire pas seulement une boîte à outils utile et fiable, mais quelque chose d’incontrôlé et d’incontrôlable qui donne des révélations sur soi-même dans la poésie, le rêve ou le lapsus de la psychanalyse.

Le fait de mettre les élèves, les étudiants dans des situations d’écriture, c’est leur donner d’autres moyens pour faire l’expérience de la distance, de la réflexion, de l’élaboration, de faire l’expérience de leur propre pensée, du risque de leur pensée. Et de faire en même temps l’épreuve du respect de l’opinion, pas seulement de l’opinion des autres, mais de la valeur de l’opinion en tant que telle, de la pluralité, de la pensée ensemble. Qu’est-ce que le choix, la décision ? Tout artiste fait incessamment l’expérience de la décision quand il décide de choisir une option plutôt qu’une autre dans un terrain qui n’est pas balisé d’avance. Voilà ce que peut apprendre à l’élève une expérience d’écriture.

Et pour prouver, s’il en était besoin, combien il est important de proposer aux adolescents des ateliers d’écriture, je cite Hermann Hesse : « Mais il arrive parfois que les beaux poèmes vous deviennent suspects, comme tout ce qui est apprivoisé, adapté, comme les professeurs et les fonctionnaires. Et parfois, quand le monde correct vous répugne, vous vous mettez à avoir envie de briser les lampadaires et de mettre le feu au temple ; ces jours-là, les beaux poèmes, y compris les saints classiques, ont un léger goût de censure, de castration, ils sentent trop l’acceptation, la docilité, la prévenance. Vous vous tournez alors vers les mauvais et trouvez qu’ils ne le sont jamais assez. Alors pourquoi lire ? Tout un chacun ne peut-il pas composer lui-même de mauvais poèmes ? Qu’on le fasse et l’on verra que la fabrication de mauvaises poésies rend beaucoup plus heureux encore que la lecture même des plus beaux poèmes qui soient. » in Magie du Livre de Hermann Hesse, chez Corti.

L’atelier d’écriture démontre parfaitement ce qui est à l’œuvre dans l’écriture romanesque. Tant qu’il n’a pas fait lui-même l’expérience de l’écriture de fiction, le jeune croit généralement à l’inspiration, au don, au gratuit. Et soudain là il va découvrir les ratures, les corrections, les rajouts, les suppressions, les permutations, les déplacements dans la phrase. Il va enfin comprendre à quoi sert la grammaire, comment elle véhicule la logique. Voilà une motivation. Et lorsque le jeune commence à retravailler sa phrase, à la récrire, alors le principe d’inspiration n’existe plus. L’intelligence, l’émotivité, le travail, la technique lui font comprendre dans sa chair qu’on ne créé pas par le hasard ou la chance.
Et du coup il a une autre idée du monde, de lui-même et de ses capacités. Et surtout de sa propre action, de sa propre pesée sur son avenir.

En s’initiant à l’écriture artistique, l’écriture de fiction, par l’intermédiaire de l’atelier, les élèves font connaissance avec la poïétique, c'est-à-dire avec les différentes phases de l’élaboration d’une œuvre EN TRAIN DE SE FAIRE. Et cela n’a rien à voir avec l’esthétique qui étudie le patrimoine, l’œuvre finie, exposée, offerte, étincelant au firmament. Immergée lui-même dans la poïétique de l’oeuvre, l’adolescent voit tous les fils qui relient le texte en train de se faire à leur auteur, au contexte spatio-temporel, au contexte social, au niveau de langue, etc.
Il comprend et expérimente qu’avant d’être une institution, un patrimoine, une source de plaisir ou un sujet d’examen, l’art quel qu’il soit est d’abord une activité, une action, nécessitant de l’énergie, une activité affrontée à des matériaux physiques et nécessitant un savoir-faire qui s’apprend. La poïétique leur révèle alors le côté concret de la littérature.

Ils voient le rapport entre l’œuvre et la psychologie de l’auteur (car ils voient bien qu’il y a un lien entre leur propre histoire personnelle et le texte qu’ils choisissent d’écrire, même s’ils cherchent à le crypter, et là ils comprennent parfois qu’on ne choisit pas le thème de ce qu’on va écrire, et que quelque chose en nous guide la plume depuis l’intérieur). Ils s’interrogeront sur les états successifs de l’œuvre en train, ils voient bien qu’elle ne tombe pas du ciel tout cru, ils s’interrogeront sur l’efficacité des techniques employées (ici les figures de style ou le choix de la forme), Ils s’interrogeront sur le temps de réalisation (long travail ou bien œuvre spontanée, brève, quasi « involontaire »). De même l’échec ou l’avortement de l’œuvre (on la détruit) est une révélation des obstacles rencontrés par tous les artistes et des problèmes que posent toutes les œuvres de tous les temps à tous leurs auteurs. De plus cette expérience de l’écriture leur montre que toute création requiert ténacité, force d’âme, passion de vaincre, espoir, goût du jeu et que, comme dans la vie, on a le choix de tout laisser tomber, on peut dire qu’on n’est pas à la hauteur, on peut dire à quoi bon, à quoi ça sert ?

Quand je rencontre le public adolescent, il est essentiel pour moi de leur expliquer que je n’ai pas caché du sens dans mon livre. Que je ne suis pas consciente du message qu’il véhicule, que je ne maîtrise pas la portée de mon livre. Et que le lecteur adolescent, chaque lecteur, est capable de me dire ce qu’il y a dans mon livre.
Car il n’y a pas un sens et un seul. Le jeune lecteur a sa responsabilité dans mon livre.
« Une lecture bien faite, dit Charles Péguy, n’est pas moins que le vrai, que le véritable et même et surtout que le réel achèvement du texte, que le réel achèvement de l’œuvre ; comme un couronnement, comme une grâce particulière et coronale. Elle est aussi littéralement une coopération, une collaboration intime, intérieure aussi, une haute, une suprême et singulière, une déconcertante responsabilité… »

MAINTENANT JE SOUHAITE JETER PELE—MELE DES REFLEXIONS SUR LES ATELIER D'ECRITURE EN MILIEU SCOLAIRE. CE SON DES QUESTIONS A ABORDER AVEC VOUS. JE VOUS LES SOUMETS :
Sensibiliser les professeurs aux enjeux de l’écriture créative et de la littérature contemporaine. Privilégier le contemporain pour affirmer le caractère irremplaçable de la littérature comme voie d’accès au langage, à l’histoire des formes, des arts et des idées. Un écrivain contemporain expliquant comment il est aidé chaque jour par Flaubert, Horace ou Malherbe, fait reparcourir l’histoire littéraire, lui donne une raison d’être, une mission formatrice, et montre qu’on s’édifie sur un terreau, une généalogie littéraire.

Appréhender de l’intérieur les enjeux de la création : l’écriture créative est une façon de penser, elle ne s’oppose ni à la spéculation intellectuelle ni au développement des capacités d’abstraction de l’élève, elle en est l’indispensable complément. Elle suggère enfin d’autres façons de faire.

Le travail en atelier d'écriture permet notamment de substituer à la pédagogie de l’exercice, qui suppose un attendu, un corrigé, clairement identifié à partir d’un modèle préétabli, une pédagogie en situation, susceptible de faire place à l’inattendu.

En atelier d'écriture, le sujet est appelé à développer de lui-même des capacités créatives, appelé à occuper une posture d’auteur, qui suppose engagement et mise à distance (il n’y a pas de pacte de vérité). Non plus de façon passive en subissant la loi d’un sens ou d’un modèle préconçu mais en s’engageant de lui-même dans une quête devenue nécessaire parce que liée à la découverte abyssale de l’inconnu en lui qui murmure et lui fait pressentir l’autre du discours.

La confiance dans le langage, c’est la parole adressée, que chacun sente qu’il existe pour l’autre. L’affirmation, la découverte du caractère polysémique du langage, de sa dimension fondamentale de jeu et d’expérimentation, c’est la moindre des choses que peut apporter un écrivain. L’écrivain apporte la vision du langage comme construction du sujet dans son rapport au monde, remise en circulation de ce qui est isolé, inutilisé. Non pas aider les alèves à s’exprimer, mais carrément à penser avec les mots leur rapport au monde, aux autres. mettre en relation, faire des rapprochements, des ponts, des liens. Penser c’est aussi jouer, quitter la solitude inhumaine pour instaurer un bon rapport à la solitude, la bonne, la créatrice, c'est-à-dire instaurer un bon rapport à soi-même et aux autres.

Un atelier d’écriture rappelle que la langue de l’écrivain est un matériau résistant. Il enseigne donc que l’écriture n’est pas la transcription ou la traduction de l’histoire qu’on a dans la tête, mais que le texte se modèle comme une sculpture à la fois plastique et rebelle… Toucher du doigt la langue !

Les ateliers sont une façon de briser non seulement le mythe de l’écrivain unique détenteur de l’autorité et du pouvoir d’écriture mais aussi le mythe du langage comme simple moyen de communication et boîte à outils. La pensée c’est du langage.
Originalité de l’atelier animé par un écrivain. Il témoigne de son expérience. En acceptant de jouer ce rôle dans la cité, dans le champ social, il efface le cliché de l’écriture comme pratique solitaire, tour d’ivoire, tout en le faisant réapparaître au travers d’une expérience personnelle : on écrit mieux dans la concentration, dans le silence, il faut respecter la concentration des autres. L’écrivain montre aussi que son art n’est pas inné et qu’il peut être transmis dans une certaine mesure.

LES ATELIERS aident à lire, à lire mieux, à lire autrement, dans un autre dessein, en cherchant autre chose qu’avant l’atelier. Lire pour mieux écrire.

Etre sensible à la relation écriture/lecture. C’est là que le partenariat écrivain/enseignant peut porter ses fruits.

A quoi sert d’aller dans les classes et dialoguer avec les élèves en partenariat avec un professeur ? A quoi peut servir l’écrivain dans une classe ? Il n’est ni professeur ni animateur social. Peut-être joue-t-il simplement le rôle de catalyseur en déclenchant l’acte d’écriture d’imagination chez des gens qui n’en ont pas l’habitude. La chimie prend ou ne prend pas parfois.

Le fait d’écrire AVEC des écrivains, réfléchir ensemble au sens d’un tel geste. Notre existence à tous a quelque chose d’angoissant et de catastrophique. L’écrivain a trouvé un chemin face à des gens qui n’ont pas encore donné de sens à leur vie. Pacte pour les aider à lutter. Leur offrir l’accès à la littérature pour cela.

On ne fabrique pas des écrivains, on éveille ou on autorise le désir d’écrire chez certains, soit, mais le rôle premier est d’abord de rendre possible l’accès approfondi à la langue à l’écriture et à la lecture.

Expliquer d’abord ce qu’est un écrivain. C’est quelqu'un qui a des enjeux stratégiques dans la langue, qui y trouve son identité, sa raison de vivre. Ce n’est donc pas seulement quelqu'un qui publie des livres. Ce qui caractérise un écrivain c’est son travail sur la langue. A distinguer des livres d’hommes politiques ou d’acteurs.

On n’écrit pas avec des idées, mais avec le matériau résistant des mots. Commencer par les mots : les ressources du dictionnaire analogique, des exercices oulipiens, quand il faut d’abord constituer une liste de mots à utiliser, aller des mots aux idées, des mots au scénario.
Donner par l’atelier d’écriture le droit de toucher à la langue, alors même qu’on n’est pas écrivain et que la langue vous est livrée sous forme de règles et de codes.
travail sur la langue. Avec ces outils que donne l’atelier faire du travail sur la langue un travail sur l’être. Mettre en évidence des espaces intérieurs et les nommer.
Energie, force créatrice, expérience humaine
Animer un atelier = former des lecteurs
Comment créer ? d’abord bien s’ancrer sur le sol du langage : connaître la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire. Nécessité fait loi. L’élève, pour écrire, fera l’effort d’aller vers la grammaire, le vocabulaire. Alors seulement il sera possible d’avancer vers l’imaginaire. On ne peut jouer avec la langue que si l’on en connaît déjà les règles. Emulation : l’envie d’écrire peut donner l’envie de maîtriser les préalables.
Ludique : pour qu’il y ait jeu, il faut qu’il y ait règle, connaissance et respect des règles.
L’atelier n’a pas une finalité unique. C’est une expérience humaine, une rencontre, un temps marquant dont le professeur l’écrivain et les élèves sont tous bénéficiaires. Mais comment réaliser le suivi et l’évaluation d’un tel bénéfice ? Parfois changement de manière d’être, confiance en soi accentuée. Nous semons une graine dont nous ne savons pas quel fruit elle portera.
Lire ses textes à haute voix, réappropriation de l’esprit par la voix, par tout le corps.
Donner la confiance dont l’élève a besoin pour développer sa capacité d’expression, la petite étincelle de rien du tout, déclic.
Notion de perte de la langue. Les élèves ne savent même pas rédiger une déclaration d’amour ni une lettre et cette érosion du langage provoque une angoisse générale. L’illusion serait de croire que les ateliers d’écriture suffiront à combler ce vide.
Ecrire pour dire ce qu’on ressent dans son corps et non pour restituer un savoir tout frais.
Maïeutique, expérience humaine, certes, mais aussi tout simplement défendre une langue qui se perd, donc une pensée qui se délite.

Un atelier est un pari qu’on fait sur l’imaginaire des autres et sur nos propres capacités à le réceptionner. Il faut dresser l’oreille, saisir la petite merveille au milieu du fatras, montrer à l’élève comment il a su faire naître du sens et de la beauté esthétique, une image littéraire. On voit les bons lecteurs, ceux qui ont de l’oreille, à leur capacité de repérer à l’écoute du texte une image littéraire satisfaisante. Mais tout le monde n’a pas l’oreille musicale. Le professeur si. Il sait repérer la bonne image, efficace, stimulante.

La vraie question pédagogique est celle des enjeux de la langue. Mais il faut que le professeur traduise à l’élève les données qui serviront les notions au programme. Donc 2 enjeux : ce que l’élève en tire pour lui-même et ce que le professeur peut rattacher à la leçon. Les élèves qui participent à des ateliers ne sont pas pour autant tirés d’affaires mais ils ont fait une expérience humaine.

Sur la question de la littérature, la présence de l’écrivain est justifiée, quelle que soit la valeur de l’enseignant. Il apporte un regard neuf, une passion nouvelle. Il fait passer cette passion à sa manière. Il vient de l’extérieur. Il montre aux élèves, qui parfois connaissent bien la langue, une nouvelle manière de l’utiliser.
Littérature contemporaine rarissime, car on est rarement interrogé au bac sur un auteur postérieur à Valéry.
Si un atelier d’écriture est le gadget que s’offre un proviseur, c’est sans intérêt. Il faut continuer d’ouvrir l’école, cela doit aller de pair avec une réduction des effectifs (un atelier d’écriture à 30 est une folie), une modernisation des programmes. Mettre en place quelques ateliers de ci de là ne règlera rien si on n’avance pas parallèlement dans l’école.
Les enseignants qui font venir des écrivains sont passionnés par leur métier et par la littérature.
Un écrivain n’est pas une personne neutre, dépositaire d’un savoir littéraire mais quelqu'un qui occupe une certaine position dans la langue aujourd'hui. Position qu’il revendique quand il débarque dans un établissement scolaire avec les auteurs qu’il aime : je cite toujours Hemingway, Michon, Colette, Cendrars, Quignard.
Le dévoilement de la mise en scène de l’écriture dans un atelier peut servir à l’écrivain de miroir. Je me reconnais en les regardant : même concentration, même recherche douloureuse, même expression de triomphe parfois, même handicap face à l’infini des mots.
Comment ça se passe concrètement, comment les écrivains suscitent l’écriture, comment l’expérience démarre-t-elle ? Il y a autant d’expériences que d’ateliers. Mais l’atelier est d’évidence toujours l’occasion pour l’élève de se rendre compte que, si l’on veut écrire, il faut sans doute lire davantage, mais aussi développer son vocabulaire pour pouvoir utiliser dans l’écriture tous nos autres savoirs. Les empiriques. Les savoirs nés de la promenade, du sport, de l’observation du ciel, du cinéma, de la jalousie amoureuse, c’est àa l’écriture, c’est faire passer tous les savoirs humains à travers le corps.
Importance de la lecture à haute voix. Spire : mouvements musculaires du larynx lors de la pensée.
Mais ces sensations se récupèrent sous la forme de mots. Vocabulaire donc. Enrichissement de la traduction des sensations du corps.
On demande parfois s’il y a une différence entre l’atelier mené par un écrivain et celui mené par un professeur. Oui car nous n’appartenons pas à l’institution. Notre travail est complémentaire de celui du professeur. Il ne s’y substitue pas. Rôle spécifique de l’écrivain. Spécificité créatrice de l’écrivain dans un atelier d’écriture.

Pour s’en rendre compte mettre en place un programme de formation pour les enseignants. Leur proposer des ateliers d’écriture pour découvrir de l’intérieur. Enseignants initiés à l’écriture et écrivains peuvent ensuite discuter ensemble de l’acte d’écriture. Phase préparatoire essentielle.
Les ateliers mettent en évidence les déficits des élèves en matière de langue et d’écriture. Mais on peut découvrir certains élèves apparemment marginaux, sous un jour nouveau.
Ça aide à lire parce que l’expérience de l’écriture lève le voile sur les grands textes. Quand un élève a peiné sur une phrase pour se dire, il n’a plus la même attitude devant l’œuvre littéraire. Il la voit comme un chantier et non plus comme un don, un cadeau fait à l’auteur.
Partenariat professeur (qui donne les clés du code qui permet de s’exprimer)/ écrivain (qui donne les outils, méthodes, recettes, expériences nécessaires pour acquérir la liberté
L’écrivain est celui qui enseigne que ce qui vient d’abord — le 1er jet — n’est que bavardage, entrecroisement des discours et du bruit des autres, de la polyphonie dont nous sommes constitués. Il faut beaucoup creuser sa phrase pour y faire entendre sa voix propre et non le discours social, familial, professoral.
Découvrir que derrière un livre, derrière une page de texte, il y a tout le poids d’un être, d’une vie.
Lecture du texte à haute voix, accueil et respect de l’autre, mais aussi entrée en scène du corps, inséparable de l’écriture artistique alors qu’il est ignoré à l’école.
Un atelier est une expérience pédagogique au plus noble du mot. On y retrouve ses propres émotions, ses propres marques, tout ce qui a conduit l’écrivain lui-même a écrire à cet âge.
Le travail des élèves ne doit pas forcément aboutir à un recueil, une publication, ça ne doit pas être une condition préalable de l’atelier d'écriture.
Charge émotive, détresse, dans des textes où l’élève se livre complètement. L’écrivain doit considérer ce dit comme un texte et aborder les corrections, commentaires, suggestions comme s’il n’y avait pas de pacte de vérité. On travaille sur le texte. C’est en se tenant à la rigueur du texte, en le retravaillant, qu’on peut parvenir à canaliser une émotion et à la valoriser. Ecrire ça n’est pas pleurer et publier son mouchoir. Il va de soi qu’une telle charge affective ne peut être assumée par l’enseignant dans un cours traditionnel. C’est pourquoi le partenariat écrivain/enseignant est indispensable au sein de l’atelier d'écriture.
Les écrivains amènent la création, l’en-dehors de l’école sans qu’il y ait pour autant opposition lourde entre l’institution vouée à la norme et le monde de la création qui serait liberté et évasion.
Qu’est-ce qui se joue dans les ateliers d'écriture ? Il arrive souvent que les pratiques pédagogiques ou culturelles soient en avance sur la théorie. Le succès pratique des ateliers en est la meilleure illustration, même si l’on ne sait pas très bien ce qui s’y joue.
L’écrivain dans un atelier n’est pas un outil mais un allié. La rencontre avec un écrivain est toujours un grand moment. Il fait naître un appétit.
Aptitude à la création est un travail, elle ne dépend pas d’un hasard heureux ou d’un don seul.
Mise en commun : faire l’apprentissage d’une présence dans le groupe au moment de la mise en commun à haute voix. Comprendre qu’on peut être modifié par sa propre parole comme par la parole des autres.

 



 

 

J’ai déjà mené plusieurs projets d’écriture par correspondance avec des classes de collèges et lycées, d’Uzès, de Boulogne/Mer, de la Réunion. Le principe est simple : il suffit de s’entendre sur le projet électronique à construire. On peut ou non décider de se rencontrer en chair et en os ! Avec les élèves du Collège d’Uzès, nous avons travaillé sur l’autoportrait et je les ai rencontrés lors de la dernière séance, histoire de mettre un visage sous les mots car les mots nous portent et, au final, ce sont toujours de vraies rencontres !

 


Lettre à une classe de quatrième

Chers amis de la Mél,

Vous me demandez un texte inspiré par mes rencontres avec les élèves. Voici un petit extrait de ce que j’ai répondu à une classe de quatrième dans laquelle j’ai passé quelques heures à parler d’écriture et de littérature.

À chacun des élèves en particulier d’une classe de quatrième en général…

Il est bien difficile de parler de soi sans complaisance et de ses occupations sans avoir l’air de prêcher, avec de grands airs moralisateurs.
Il est bien complexe aussi de répondre à près de trente lettres par une seule. Non que j’amalgame tous les élèves de votre classe en une seule boule de pâte adolescente, je ne sais que trop l’importance pour chacun de nous d’être considéré comme un individu à part entière, un être avec ses qualités et ses défauts, son potentiel, son histoire et sa vision du monde.
Notez qu’il est aussi invraisemblable de se portraiturer dans trente lettres différentes car, pour éviter de se répéter, il faudrait explorer tant de facettes de soi qu’on finirait par brouiller les cartes, et devenir méconnaissable pour soi-même, un vrai caméléon !

Donc, rassurez-vous, j’ai lu chaque lettre avec le sentiment respectueux qu’elle émanait d’un être proprement dit, que je rencontrerai bientôt et qui se cache derrière son écriture manuscrite. Petit commentaire : les portraits manuscrits sont toujours plus complets que les dactylographiés car ce que notre main révèle de nous est fondamental. Malgré tout, votre professeur vous confiera ma lettre sous une forme dactylographiée, par souci de commodité (photocopies, etc.).

Sachez aussi que je prends cet exercice de style très au sérieux. Ce que je vais vous confier de moi dans cet échange sera sans doute plus profond, plus authentique que ce que nous dirons lors de notre rencontre effective dans votre collège.
Pourquoi ? Parce que le masque social est à l’œuvre dans un groupe. Parce qu’on tient compte, en parlant, des réactions des auditeurs ; on les interprète, à tort ou à raison, et on modifie alors son discours, dans le sens de la provoc ou dans le sens du poil, selon qu’on est, ce jour-là, de bonne ou de mauvaise humeur. Tandis que l’écriture, c’est très différent : on écrit à une personne qu’on imagine, et cette adresse imaginaire vers laquelle voguera la lettre nous rend plus libres, plus audacieux, moins prudents peut-être vis-à-vis des conventions sociales.

Encore une précision. Je sais que beaucoup parmi vous aiment la lecture. Vous savez donc que les livres n’ont pas été écrits pour nous, même si parfois on croit se reconnaître entre les lignes. Et j’ai souhaité que ma lettre à votre classe se comporte comme un livre, c'est-à-dire qu’elle ne s’adresse à personne en particulier et donc, par conséquent, à tous. Ça n’est pas un paradoxe. C’est l’évidence même. Plus on cible un public, plus on restreint son discours, on appauvrit son propos. Alors on rate sa cible.
Donc je ne désigne personne… ou plutôt si : je voudrais toucher l’être authentique au fond de vous, celui qui ne se connaît même pas et ne peut donc se décrire dans un courrier de quelques lignes… Cet être mystérieux, qui fait signe en chacun de vous, quand vous êtes émus ou curieux ou incompris ou malheureux, c’est la sensibilité… Les poètes vous diraient que la poésie et la musique visent en chacun de nous ce que nous ne savons pas que nous sommes. D’où notre stupeur, notre émotion devant leurs images…

Régine Detambel

 


Lettre à une classe de La Réunion

Quelque part dans le Golfe du Lion, le 15 avril 2009

Chers amis ultramarins,

Sachez que je prends vos pertinentes questions très au sérieux. Ce que je vais vous confier de moi dans cet échange sera sans doute plus profond, plus authentique que ce que nous nous serions dit lors d’une rencontre effective dans votre lycée.
Pourquoi ? Parce que le masque social est à l’œuvre dans un groupe. Parce qu’on tient compte, en parlant, des réactions des auditeurs ; on les interprète, à tort ou à raison, et on modifie alors son discours, dans le sens de la provoc ou dans le sens du poil, selon qu’on est, ce jour-là, de bonne ou de mauvaise humeur. Tandis que l’écriture, c’est très différent : on écrit à des personnes qu’on imagine, et cette adresse imaginaire vers laquelle voguera la lettre nous rend plus libres, plus audacieux, moins prudents peut-être vis-à-vis des conventions sociales.

Vous me demandez ce que j’ai ressenti à la publication de mon premier livre. Une grande joie, une grande stupéfaction aussi. J’ai eu le sentiment que l’édition couronnait un certain pouvoir que le travail m’avait donné : le pouvoir de toucher l’être authentique au fond de vous, celui qui ne se connaît même pas…, le pouvoir de toucher la sensibilité de mes lecteurs.

Quand je me remémore l’élève que j’ai été, l’élève en blouse bleue, débarquant un beau jour dans le Sud de la France, en cours d’année, et qui se donnait beaucoup de mal pour masquer son accent du Nord au milieu de tous ces gens qui parlaient en chantant, j’éprouve un grand soulagement d’avoir enfin trouvé ma propre langue en écrivant. L’écriture n’était pas au début une passion ou un métier, comme vous le supposez dans votre question, mais elle était une nécessité vitale ! L’adolescence, ce fut pour moi (et pour beaucoup !) l’âge du combat, d’un combat intérieur. L’enfance était finie puisque j’avais compris les deux grandes blessures que nous portons tous, à l’âge adulte :
tout le monde ne nous aimera pas ;
on n’est pas immortel.

Je me souviens que j’avais écrit au feutre sur la doublure écrue de ma trousse cette phrase censée me donner du courage aux moments de grande solitude : « Tout ce que les autres n’aiment pas en toi, cultive-le : c’est toi ! » On aura compris que j’avais si peur de ne pas plaire que je cultivais l’art de déplaire !
Mais je ne voudrais pas juger trop sévèrement l’élève que j’ai été.
Disons que cette période m’a donné le goût de la lecture et des rencontres avec les livres parce que je cherchais désespérément une solution pour ne pas vivre la vie de mes parents. Quand on n’a pas lu assez de livres, on se voit réduit à ses propres armes (c'est-à-dire, grosso modo, à l’imitation de la conduite familiale) pour affronter le péril et les joies du monde.
En ce temps-là seuls des géants auraient pu me plaire et mes parents étaient loin d’être des géants, juste des gens surmenés, condamnés à vivre dans un monde hostile aux pauvres, aux femmes, aux vieux, aux différents, un monde qui me parut toujours étranger et inquiétant. Et même aujourd'hui j’utilise face à la réalité un certain nombre d’artifices, pour la plupart artistiques. Attention ! Je ne veux pas dire par là que l’art sert uniquement à vaincre la peur de vivre. Non, je pense que c’est bien plus que cela. Mais je vais essayer de vous en parler un peu mieux.

Pour des raisons familiales, pour des raisons de tempérament peut-être, j’ai rapidement et douloureusement ressenti la précarité de mon existence. Pour qui n’a autour de soi que l’exemple de vies sans horizons, il n’est pas étonnant que le seul horizon se trouve dans les livres.  Alors dès l’âge de 9 ou 10 ans, je me suis réfugiée dans la lecture intensive. L’enfant qui lit est comme malade, il est immobile, car la lecture suspend le monde. En ce temps-là, j’étais très myope, je portais des lunettes à verres épais qui pesaient sur mon nez. Les plaquettes me faisaient deux traces rouges de part et d’autre de l’arête.

Motivation qui peut paraître apparemment négative : la lecture comme protection et thérapie. Voilà qui est réducteur. Voilà qui est régressif et réservé aux faibles. Mais j’insiste maintenant sur le fait que ce mot de refuge est un faux ami. Faux ami car ce refuge n’était pas une carapace. Bien au contraire.
Je fais partie des êtres écorchés vifs. Mais la littérature vous fabrique une nouvelle peau. On peut comparer les phrases d’un livre au fil de la chenille. L’œuvre est le cocon qui va la protéger et la transformer en papillon. Mais cette carapace n’est pas une fin, elle n’est pas faite pour se replier dans la solitude et le sommeil. Cette carapace de lecture n’est pas seulement une protection contre autrui ou contre la vie. C’est une carapace protectrice, certes, mais sans cesser pour autant d’être exploratoire. Ce qu’on acquiert à lire et à écrire, c’est une enveloppe nouvelle qui multiplie la sensibilité au lieu de vous emprisonner, une armure qui écoute et qui voit bien mieux que la chair fragile.

L’adolescence est source d’inspiration et de créativité, à charge pour les adultes d’en soutenir l’épanouissement. Et tant pis si personne ne vous soutient. On peut s’en sortir aussi très bien tout seul !
Vers quatorze ou quinze ans, je lisais énormément. Le problème, c’est que, pour acquérir la sensibilité au monde, pour acquérir le sens du monde, les livres exaltent des valeurs contraires à l’esprit du temps : or l’aujourd'hui est tout entier dans la rapidité, la performance, l’efficacité, tandis que le livre c’est de la méditation, du secret, du silence, un espace de retrait, etc.
Bref, les livres proposent un monde où la quête du sens se fait dans le retour sur soi, dans le détour d’une réflexion solitaire. Voilà qui paraissait rébarbatif à beaucoup de mes camarades… et même à mes parents !

Après mon bac, j’ai senti que j’étais mal armée pour affronter les réalités de la vie. J’ai voulu faire des études de médecine, me suis repliée vers la kinésithérapie. Et là, j’avais 18 ans, ce fut comme une révélation. Pouvez-vous imaginer que des études de kinésithérapeute puissent être une révélation pour un écrivain ?! Et pourtant si ! C’est en parlant avec des patients et surtout en les écoutant que j’ai accompli ma formation romanesque. Les gens qui souffrent se racontent. Et si vous les mettez en confiance, par votre empathie, vous vous soignez vous-même, vous grandissez de l’intérieur !
Un écrivain, c’est quelqu'un qui parle aux gens et qui les écoute, et qui doit être très curieux. Et pour entretenir cette curiosité, il faut feuilleter des encyclopédies, noter sur un calepin ce que disent les gens, au cinéma ou dans la rue. Essayer toujours de dépasser sa petite place d’individu français du XXIe siècle pour tenter d’avoir accès à d’autres existences en soi.
J’apprends chaque jour beaucoup de choses des professeurs que la vie m’a donnés : j’ai nommé Lecture, Sport, Musique, Amitié, Connaissance de soi et puis mon professeur principal : Echange. Ces professeurs-là ne nous quittent pas tout au long de la vie  car se cultiver, au moral comme au physique, est un devoir autant qu’un droit, se cultiver c’est être pleinement soi-même. L’un de mes métiers m’a enseigné la nécessité d’un bon entretien physique car tout s’appuie sur le corps : l’équilibre, la voix, la confiance en soi…

Mais je ne vous ai pas dit comment je suis physiquement. Je crois avoir atteint la moitié de ma vie. J’ai peut-être même dépassé le milieu du chemin de cette vie. Ma taille est plutôt petite. J’ai des cheveux châtains coupés court mais j’ignore si la forme de mon nez ou celle de mon front correspond vraiment à une personne née sous le signe de la Balance. En effet j’ai vu le jour un 7 octobre. Mes yeux sont bruns, mon teint est pâle. J’aimerais pouvoir changer de tête chaque matin, mais on est condamné à être soi-même, on reste rivé à soi-même toute sa vie, alors autant s’apprécier et tenter de s’évader par le haut, par l’imaginaire ! Cette issue m’a peut-être été soufflée par mon ascendant Gémeaux, car je ne suis jamais là où on me cherche !

J’aime bien écrire. J’aime bien vous écrire. Quand j’étais au collège, c’est-à-dire quand je n’avais pas encore fait moi-même l’expérience de l’écriture d’invention, je croyais à l’inspiration, au don, au gratuit. Je croyais que ça vous tombait tout cuit sur la page. Et quand je me suis mise à écrire des poèmes, vers seize ans, j’ai découvert les ratures, les corrections, les ajouts, les suppressions, les permutations, les déplacements que mon stylo effectuait dans la phrase. Notez bien que, lorsque j’ai commencé à écrire des poèmes, je n’avais pas d’ordinateur. Bref, j’ai enfin compris à quoi sert la grammaire, comment elle véhicule la logique. On n’écrit pas avec des idées, on écrit avec des mots ! L’écriture n’est pas la transcription ou la traduction de l’histoire qu’on a en tête, mais le texte se modèle comme une sculpture à la fois plastique et rebelle…

Je joue de la guitare, je lis, j’écris, je peins (en vérité, je fais des taches, des taches d’encre énormes à l’intérieur desquelles je cherche à lire des formes imaginaires), je fais du vélo, du jogging, du fitness.
Je vous raconte tout ça à cause de votre question sur mes lieux d’écriture. Souvent je réfléchis à mon prochain paragraphe tout en joggant sur mon tapis de marche. Disons que je pense à l’écriture tout en faisant du sport !

J’espère que mon courrier ne vous a pas ennuyés ! Moi, j’ai adoré vous écrire.

Portez-vous bien !
Et merci encore de la curiosité que vous avez pour mon travail.
Amitiés,
Régine Detambel

P.-S. Connaissez-vous la technique du portrait chinois ? C’est tout à fait intéressant comme exploration autobiographique. Si vous le voulez bien, ne m’envoyez pas vos photos. C’est trop commun une photo, tout le monde est dans Face Book ! Non, envoyez-moi votre portrait chinois. Voilà qui est, à mon sens, plus original et plus subtil qu’une banale et passive photo. Non ?

Pour vous donner un exemple de l’exercice, voici mon portrait chinois :
Si vous étiez un animal ?
Une musaraigne. C’est actif, minuscule, énergique, ça ne s’arrête jamais.

Si vous étiez un livre ?
Un livre de sable, un livre magique qui contiendrait tous les autres livres et qui tournerait lui-même ses pages.

Si vous étiez une plante ?
Une plante médicinale dont les vertus ne sont pas dans les racines mais dans les pétales.

Si vous étiez une qualité ?
La souplesse.

Si vous étiez un défaut ?
La colère orgueilleuse qui ne laisse pas la parole à l’autre.

Si vous étiez un personnage célèbre ?
L’enfant-mendiant, Lazarillo, ou peut-être Rémi de Sans Famille, qui commence son histoire par ces mots qui me troublaient beaucoup : « Je suis un enfant trouvé. »

Si vous étiez un métier ?
Guitariste de jazz ou de fado.

Si vous étiez un instrument de musique ?
Guitare.

Si vous étiez un objet ?
Un diapason.

Si vous étiez un rêve ?
Un rêve prémonitoire. Tout ce qui commence par « il était une fois » ou par « j’ai rêvé que » me donne un petit frisson. J’aime bien l’explication des Indiens (du Panama) selon laquelle lorsqu’on rêve, on sort de son corps pour visiter d’autres formes.

Si vous étiez un voyage ?
Une odyssée.

Si vous étiez une image ?
Une image poétique encore inconnue.

Si vous étiez un pays ?
La lune.

Si vous étiez un fruit ?
Une orange.

A quelle époque auriez-vous aimé vivre ?
Dans deux ou trois mille ans, pas avant.