Essais

Le Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses
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>>> Entretien avec R. Detambel
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Le Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses
Actes Sud

Date de parution : 2008
ISBN : 978-2-7427-7043-4
Format : 11,5 x 21,7 cm
250 pages
23 €

Dit par l'auteur


 

  • Présentation
  • Presse
  • Nota bene
On ne sait pas grand-chose de la "vieillesse", on ne sait presque rien des super-adultes, on sait seulement, mais sans en avoir encore suffisamment conscience, que ce que nous appelons vieillesse est une chose culturellement construite. Cet âge de la vie a très peu été pensé, sinon sous forme d'images d'Epinal, presque toutes négatives et stéréotypées. Il faut tout reprendre. De quoi sont faites nos représentations de l'adulte âgé ? Sur quels modèles (à renouveler, à repenser) sont-elles construites ? Dans quelle langue, sur quel lexique reposent-elles ? Par conséquent, de quoi nous servons-nous pour appréhender notre propre vieillissement et celui des autres. Et si nous n'avions que des idées reçues sur les vieillesses ?

L'avis de l'éditeur
Marie-Catherine Vacher, Actes Sud
La reconnaissance du problème du vieillissement de la population en Occident oblige enfin à sortir des idées reçues sur la vieillesse et à réviser les propos conventionnels sur la beauté, le désir, la sexualité. Régine Detambel convoque ici une intime et longue connaissance du corps, son érudition littéraire et les différents horizons du geste artistique pour montrer, notamment, comment les artistes, en offrant à l’humanité des œuvres majeures conçues dans leur grand âge, nous donnent sans doute, à travers elles, la seule leçon de vie qui vaille.


C’est en écrivain du temps et du corps, c’est en lectrice invétérée - mais que fascine également le geste artistique dans tous ses états – que, sur le modèle de son Petit éloge de la peau, Régine Detambel s’interroge sur le processus du vieillissement, convoquant les données biologiques et les principaux mécanismes responsables du vieillissement dont elle évoque les effets sur l’organisme – citant Colette ou Hermann Hesse en proie aux rhumatismes, Monet aux prises avec la cataracte, ou Renoir frappé d’hémiplégie… Vieillir, en simple citoyen ou en artiste célèbre, c’est devenir vulnérable, courir des risques divers que tente de pallier la discipline médicale relativement nouvelle qu’est la gériatrie. A nos sociétés en quête de stratégies pour limiter les effets du vieillissement, les mythes anciens hantés de fontaines de Jouvence et autres élixirs de longue vie, ne semblent plus suffire et elles ont sans grand regret substitué à la méthode Faust ou Dorian Gray, toute la panoplie de l’hygiène de vie en ses divers avatars, pharmacopée incluse.

Il est vrai que depuis Cicéron et Sénèque, tout à leur noble et philosophique exaltation de la figure du vieux Sage, l’image de la vieillesse s’est passablement altérée, d’autant que la vieillesse heureuse n’est pas donnée à tous. Face à la découverte de sa propre vieillesse c’est l’effroi, la surprise et le scandale : la langue, Régine Detambel le montre, recèle de terribles richesses pour désigner le corps décati des vieillards, stigmatisé dès l’Antiquité par les poètes et dramaturges (Martial, Juvénal et leurs épigrammes ou caricatures au vitriol) puis par la Commedia d’ell’arte (et Molière) suivie de Voltaire ou Gide (entre autres…). Le simple dictionnaire n’est pas en reste. Ce qui n’étonne pas, si l’on considère que dans la littérature (Le Roi Lear) comme dans la vie, la vieillesse est souvent maltraitée : on l’enferme – de l’hospice à la maison de retraite médicalisée. Mais est-il possible de bien vieillir en institution ? Qu’y deviennent les Philémon et Baucis, ou Les Vieux de Brel, avant que la mort ne les sépare ? Question taboue, d’autant que la “scandaleuse” sexualité des vieillards fait toujours, dans nos sociétés, l’objet de moquerie sinon de répression. Pourtant la beauté du corps vieilli existe (qu’on songe aux textes de Beauvoir ou aux “beaux vieillards” : Goethe, Jouhandeau…) et la sexualité des vieillards est évoquée tant dans la mythologie que dans la Bible où Mathusalem, Abraham et Sarah engendrent à plus de cent ans ! Plus près de nous, il faut lire ou relire les “confessions impudiques” des romanciers japonais, Kawabata et Tanizaki, ou l’évocation de la vie sociale des vieillards et leur sexualité, chez des auteurs aussi différents que Alessandro Barrico, Noëlle Châtelet, Alice Ferney,… sans parler des témoignages directs d’auteurs octogénaires : Dominique Rolin, Béatrix Beck, Benoîte Groult.

Dès lors, sans doute convient-il de suivre les conseils, observations et méditations pour une vieillesse heureuse d’un Herman Hesse et d’un John Cowper Powys prônant une vieillesse ardemment créatrice, à l’instar de celles d’un Léonard de Vinci, d’un Goya, d’un Victor Hugo, d’un Claudel, d’un Picasso, d’un Bram Van Velde, d’une Nathalie Sarraute – une vieillesse conçue comme purification du corps et exaltation de l’esprit et de la spiritualité (de Platon à Jouhandeau en passant par Paul Valéry ou Michel Leiris) Et peut-être convient-il, de porter un regard rassurant et rassuré sur ces êtres, "nos semblables, nos frères" qui, en offrant à l’humanité des œuvres majeures conçues dans le temps de leur plus grand âge, nous donnent à travers elles, la seule leçon de vie qui vaille ?
Natalia Tauzia, psychogérontologue
Notes de lecture
A l’instar de La Vieillesse de Simone de Beauvoir dans les années 70, Régine Detambel publie un ouvrage aussi remarquable qu’inclassable chez Actes Sud.
Cette auteur polymorphe, hantée par la vieillesse depuis son expérience professionnelle en maison de retraite, nous a déjà offert dans son œuvre littéraire, et notamment dans l'un de ses premiers romans, paru en 1990, Le long Séjour, un regard lucide à propos de la précarité de l'identité des vieillards en institution.
En attendant la sortie de Noces de chêne chez Gallimard, cet éloge des vieillesses, comme l’indique le sous-titre du Syndrome de Diogène nous invite à un voyage aussi terrible que poétique au cœur de l’essence de l’âge.

L’écriture vive et acérée, nourrie d’une grande érudition, Régine Detambel fait de chaque mot un acte de résistance, une véritable guerre des mots définissant la guerre des corps, la guerre déclarée que notre monde livre au corps vieilli, apparenté au corps malade et ainsi accaparé par le discours médical : "Désormais la vieillesse est officiellement reconnue comme un organe malade du grand corps social."
Ce que la langue fait au vieillissement des corps, voici ce dont elle traite ici, en défaisant avec férocité les représentations et clichés convenus d’une certaine "rhétorique du crépuscule de la vie". Des barbons ridicules de Molière au Géronte victime et malade d'aujourd'hui, on a confisqué les trésors de la vieillesse pour que nous n’en ayons rien à faire, rien à apprendre ni à attendre… juste un âge de déchéance à combattre et retarder. Ainsi s’énumèrent les mots désenchanteurs qui encerclent et étranglent à petits feux "l’être-en-devenir-vieux" que nous sommes tous.

Le vieillard, d’abord mal nommé, peut-il connaître le bonheur ? C’est la question cruciale qui occupe ces belles pages et montre à quel point l’auteur connaît l’intime cœur de la vieillesse, ne se laissant pas berner par les classiques tours d’illusionniste des regards conformant Géronte dans les habits étroits de la morale et de l’infantile. Le vieux qui se cache derrière les apparences rassurantes du papi-mamie propre, aimable, docile et prévoyant, est cette figure de Diogène, accumulant à travers ses déchets un détachement, une sagesse cynique où "aucune loi ne vaut, aucune convention ne tient." L’incurie, la puanteur faisant alors office de rempart protégeant la forteresse assaillie par un réel déchaîné.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, derrière la question du bonheur, celle de la possibilité d’accéder au monde intérieur où se forgent les mythes, les désirs et les rêves, seul terreau valable où peut naître le fragile sentiment de bonheur d’un sujet libre entretenant avec son corps enchaîné au réel un dialogue qui va permettre la traversée des âges et de leurs tempêtes.

Ces pages nous proposent alors une médiation littéraire et artistique, indispensable pour entendre les vieillesses, et poser la question qu’elle, comme Benoîte Groult, osent encore poser : "A quelle bibliothèque confier désormais le destin de l’humanité vieillissante ?" Se défaire d’abord des représentations classiques gérontophobes qui continuent de définir la vieillesse, à la manière d’Aristote. Se détacher aussi et surtout du regard de l’autre, pointe acérée où André Gide voit le costume à endosser pour "assumer son âge". C’est ainsi qu’André Gorz définit le vieillissement, comme destin social. On s’aperçoit, un jour, que l’on a vieilli, lorsqu’un autre nous l’a dit. Le risque sera alors de se perdre dans ce rôle auquel on risque de s’identifier, à force de l’endosser. L’âge vient du dehors, de ce renoncement au changement, aux formes mouvantes où l’histoire d’une vie continue son évolution créatrice, où exister consiste à changer, se créer indéfiniment soi-même. Or lorsque face à la pression sociale on accepte "d’être fini", "défini et borné" une fois pour toutes, l’on commence à mourir à l’étroit dans cette "peau de vieux" que l’on subira comme la célèbre tunique de Nessus enserrant Hercule d’une douleur sans fin. Coupé de ses rêves et désirs pour ne subir que l’affront d’une lente dégradation chaque jour accentuée dans un quotidien rendu immuable et stérile, le vieux reconnu comme tel n’aura au mieux que la possibilité d’inspirer pitié pour qu’on le prenne en charge, chez lui ou en maison de retraite. Là, devenu minéral, il sera difficile de trouver des yeux neufs pour contempler le monde, car tout sera fait pour lui dicter, lui rappeler quel costume on s’attend à le voir endosser. Herman Hesse, dans son Eloge de la vieillesse, nous dit bien que malgré tous les deuils qui le frappent, et au cœur même de ces deuils, l’homme âgé peut et doit encore, pour continuer de se sentir homme, exulter. L’imaginaire qui nourrit le rêve d’immortalité est ce flot continuel venant du dedans, du dehors, où triomphe narcisse à travers la figure du centenaire.

A la recherche de l’être profond en nous, qui n’est pas quelqu’un, mais "la possibilité de faire quelqu’un", Valéry définit la vieillesse comme ce temps où s’éloigne la surprise et où l’on se découvre un seul visage, où la voix de l’enfant risque de se taire en soi, ainsi que la voix du rêve. Subissant constamment la menace pour l’esprit que constitue ce corps soumis à son destin, des auteurs de toutes époques nous parlent du vieillir comme un art.

Et c’est tout le mérite de l’auteur de nous rappeler ces textes précieux où Sénèque, Cicéron, Proust, Hugo, Powys, Hesse, Colette, Giono, ancrent le pari de la vieillesse dans la sensation, cette noble capacité de vivre pour soi, et jouir encore bien tard de l’esprit sans âge, inspiré par "ce devoir moral de jouissance des sens".
Pour Powys, le bonheur ne commence qu’à l’âge de la vieillesse, "une fois la rage de la compétition apaisée". Même la menace si terrible, pour nos idéaux postmodernes, de la dépendance, peut nous permettre de jouir à nouveau des sensations propres au tout-petit, rapproché de la nature où toute vie se contemple, "cette vie dont l’exaltation occasionnelle de l’amour, la religion, la philosophie et l’art n’a été que la captivante et fascinante précognition".
Ainsi les capacités créatives du grand âge, après les amours des démons de midi, des "belles au sang retourné" et de leurs "noces de chêne" sont développées dans le dernier chapitre, "Styles tardifs, vieillir en création".

Vieillir comme un état passager, une humeur, tel est l’enjeu. Hesse dit : "Les êtres qui possèdent des dons et se différencient des autres sont tantôt vieux, tantôt jeunes, comme ils sont tantôt joyeux, tantôt tristes." C’est l’éternelle jeunesse de l’œuvre vantée dans le De senectute. Créer, à tout âge, permet de libérer des possibilités de vie ouvrant l’âme à sa connaissance, susceptibles d’accroître la sensibilité qui ouvre à la jouissance du fait de vivre.
L’œuvre ultime ouvre des espaces de liberté que seule la puissance créatrice du grand âge, libérée des contraintes de la jeunesse, autorise. Les vieux Titien, Turner, Monet, Bonnard, Rembrandt, Goya, Bach et son art de la fugue, Goethe et son Faust, Kant et sa critique du jugement, Chateaubriand et sa vie de Rancé, nous offrent une leçon magistrale de ce "style de vieillesse". C’est une rupture dans le besoin exprimé d’abstraction, la réduction à l’essence des choses et des mots. L’artiste âgé ne s’intéresse ni à la beauté, ni à l’effet produit. Son souci est d’exprimer l’univers, de se rapprocher des fondements de l’humanité comme le sont les mythes, le langage du primitif, de l’archaïque.

L’art et la poésie s’offrent comme un moyen de desserrer l’étreinte où le réel tient le corps vieillissant. Non pas, et c’est toute la force de Régine Detambel de nous le montrer, dans le renoncement vertueux et la sagesse morale, mais dans la passion.
Bazaine nous le rappelle : "Le grand âge d’un peintre n’est pas celui d’une installation confortable dans un monde en chaussons."
Comme le temps n’est pas linéaire, il n’y a pas une mais des vieillesses, comme autant de chemins qu’empruntent des vies où se crée et recrée à l’infini la naissance de l’être. Acculé à être soi, sans pouvoir se fuir, redécouvrir l’altérité qui nous constitue, l’essence profonde du désir et des immortelles jouissances, c’est à cela que nous convie l’œuvre ultime, le défi d’une vieillesse riche de ses misères, créative, où "j’écris depuis ma faiblesse".
C’est cet éloge, d’une intelligence rare et d’une compréhension vive des enjeux du vieillir, que signe Régine Detambel. Nul doute que l’on attend avec impatience Noces de chêne.


Rencontre à La Charité-sur-Loire (juin 2008)

Marie-Christine Barrault lit Le Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses de Régine Detambel
Quand Marie-Christine Barrault prête sa voix, ses accents, son rire et sa surprise aux textes de Régine Detambel, extraits de son dernier ouvrage Le syndrome de Diogène, Eloge des vieillesses, son talent d’actrice se concentre alors sur un sujet d’où chacun se détourne, ce sujet qui pourtant concerne aujourd’hui le plus grand nombre, alors le Festival du mot devient le lieu d’une culture sincère et proche des êtres. Comment Marie-Christine Barrault envisage-t-elle elle-même le vieillissement ?
 "Oh ! Je repense à ce que dit Paul Valéry, cité dans le livre de Régine Detambel. En vieillissant on n’aurait plus qu’un seul visage dit-il, contrairement à la jeunesse qui serait le temps de tous les visages possibles. Alors je me dis qu’il vaudra mieux l’avoir en sympathie ce visage, sinon le tête-à-tête sera difficile !" 

Et comment les textes qu’elle choisit de lire, de dire, l’entrainent-ils vers un renouvellement ? 
"Cette question est fondamentale dans ma vie d’actrice. Il se trouve que je suis catholique et contente de l’être car cette religion est celle où le verbe s’est fait chair. L’acteur est celui qui transforme ce verbe en chair et la chair en verbe. Sans bouger quasiment. C’est la forme d’être vivant qui permet la transformation, un peu comme avec l’alchimiste qui transformait le plomb en or."

 
 
 
Régine Detambel a été la marraine nationale de la Semaine Bleue 2008 et se consacre depuis à une sensibilisation des publics, notamment en bibliothèques et en mairies, sous forme de conférences-débats autour de cette polémique et vaste question de la vieillesse.
Lire sa réponse à la question Faut-il créer un Conseil des Anciens ? paru dans le Nouvel économiste.

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