Natalia Tauzia, psychogérontologue
Notes de lecture
A l’instar de La Vieillesse
de Simone de Beauvoir dans les années 70, Régine Detambel publie un ouvrage aussi remarquable qu’inclassable chez Actes Sud.
Cette auteur polymorphe, hantée par la vieillesse depuis son expérience professionnelle en maison de retraite, nous a déjà offert dans son œuvre littéraire, et notamment dans l'un de ses premiers romans, paru en 1990,
Le long Séjour, un regard lucide à propos de la précarité de l'identité des vieillards en institution.
En attendant la sortie de
Noces de chêne chez Gallimard, cet éloge des vieillesses, comme l’indique le sous-titre du
Syndrome de Diogène nous invite à un voyage aussi terrible que poétique au cœur de l’essence de l’âge.
L’écriture vive et acérée, nourrie d’une grande érudition, Régine Detambel fait de chaque mot un acte de résistance, une véritable guerre des mots définissant la guerre des corps, la guerre déclarée que notre monde livre au corps vieilli, apparenté au corps malade et ainsi accaparé par le discours médical : "Désormais la vieillesse est officiellement reconnue comme un organe malade du grand corps social."
Ce que la langue fait au vieillissement des corps, voici ce dont elle traite ici, en défaisant avec férocité les représentations et clichés convenus d’une certaine "rhétorique du crépuscule de la vie". Des barbons ridicules de Molière au Géronte victime et malade d'aujourd'hui, on a confisqué les trésors de la vieillesse pour que nous n’en ayons rien à faire, rien à apprendre ni à attendre… juste un âge de déchéance à combattre et retarder. Ainsi s’énumèrent les mots désenchanteurs qui encerclent et étranglent à petits feux "l’être-en-devenir-vieux" que nous sommes tous.
Le vieillard, d’abord mal nommé, peut-il connaître le bonheur ? C’est la question cruciale qui occupe ces belles pages et montre à quel point l’auteur connaît l’intime cœur de la vieillesse, ne se laissant pas berner par les classiques tours d’illusionniste des regards conformant Géronte dans les habits étroits de la morale et de l’infantile. Le vieux qui se cache derrière les apparences rassurantes du papi-mamie propre, aimable, docile et prévoyant, est cette figure de Diogène, accumulant à travers ses déchets un détachement, une sagesse cynique où "aucune loi ne vaut, aucune convention ne tient." L’incurie, la puanteur faisant alors office de rempart protégeant la forteresse assaillie par un réel déchaîné.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, derrière la question du bonheur, celle de la possibilité d’accéder au monde intérieur où se forgent les mythes, les désirs et les rêves, seul terreau valable où peut naître le fragile sentiment de bonheur d’un sujet libre entretenant avec son corps enchaîné au réel un dialogue qui va permettre la traversée des âges et de leurs tempêtes.
Ces pages nous proposent alors une médiation littéraire et artistique, indispensable pour entendre les vieillesses, et poser la question qu’elle, comme Benoîte Groult, osent encore poser : "A quelle bibliothèque confier désormais le destin de l’humanité vieillissante ?" Se défaire d’abord des représentations classiques gérontophobes qui continuent de définir la vieillesse, à la manière d’Aristote. Se détacher aussi et surtout du regard de l’autre, pointe acérée où André Gide voit le costume à endosser pour "assumer son âge". C’est ainsi qu’André Gorz définit le vieillissement, comme destin social. On s’aperçoit, un jour, que l’on a vieilli, lorsqu’un autre nous l’a dit. Le risque sera alors de se perdre dans ce rôle auquel on risque de s’identifier, à force de l’endosser. L’âge vient du dehors, de ce renoncement au changement, aux formes mouvantes où l’histoire d’une vie continue son évolution créatrice, où exister consiste à changer, se créer indéfiniment soi-même. Or lorsque face à la pression sociale on accepte "d’être fini", "défini et borné" une fois pour toutes, l’on commence à mourir à l’étroit dans cette "peau de vieux" que l’on subira comme la célèbre tunique de Nessus enserrant Hercule d’une douleur sans fin. Coupé de ses rêves et désirs pour ne subir que l’affront d’une lente dégradation chaque jour accentuée dans un quotidien rendu immuable et stérile, le vieux reconnu comme tel n’aura au mieux que la possibilité d’inspirer pitié pour qu’on le prenne en charge, chez lui ou en maison de retraite. Là, devenu minéral, il sera difficile de trouver des yeux neufs pour contempler le monde, car tout sera fait pour lui dicter, lui rappeler quel costume on s’attend à le voir endosser. Herman Hesse, dans son
Eloge de la vieillesse, nous dit bien que malgré tous les deuils qui le frappent, et au cœur même de ces deuils, l’homme âgé peut et doit encore, pour continuer de se sentir homme, exulter. L’imaginaire qui nourrit le rêve d’immortalité est ce flot continuel venant du dedans, du dehors, où triomphe narcisse à travers la figure du centenaire.
A la recherche de l’être profond en nous, qui n’est pas quelqu’un, mais "la possibilité de faire quelqu’un", Valéry définit la vieillesse comme ce temps où s’éloigne la surprise et où l’on se découvre un seul visage, où la voix de l’enfant risque de se taire en soi, ainsi que la voix du rêve. Subissant constamment la menace pour l’esprit que constitue ce corps soumis à son destin, des auteurs de toutes époques nous parlent du vieillir comme un art.
Et c’est tout le mérite de l’auteur de nous rappeler ces textes précieux où Sénèque, Cicéron, Proust, Hugo, Powys, Hesse, Colette, Giono, ancrent le pari de la vieillesse dans la sensation, cette noble capacité de vivre pour soi, et jouir encore bien tard de l’esprit sans âge, inspiré par "ce devoir moral de jouissance des sens".
Pour Powys, le bonheur ne commence qu’à l’âge de la vieillesse, "une fois la rage de la compétition apaisée". Même la menace si terrible, pour nos idéaux postmodernes, de la dépendance, peut nous permettre de jouir à nouveau des sensations propres au tout-petit, rapproché de la nature où toute vie se contemple, "cette vie dont l’exaltation occasionnelle de l’amour, la religion, la philosophie et l’art n’a été que la captivante et fascinante précognition".
Ainsi les capacités créatives du grand âge, après les amours des démons de midi, des "belles au sang retourné" et de leurs "noces de chêne" sont développées dans le dernier chapitre, "Styles tardifs, vieillir en création".
Vieillir comme un état passager, une humeur, tel est l’enjeu. Hesse dit : "Les êtres qui possèdent des dons et se différencient des autres sont tantôt vieux, tantôt jeunes, comme ils sont tantôt joyeux, tantôt tristes." C’est l’éternelle jeunesse de l’œuvre vantée dans le
De senectute. Créer, à tout âge, permet de libérer des possibilités de vie ouvrant l’âme à sa connaissance, susceptibles d’accroître la sensibilité qui ouvre à la jouissance du fait de vivre.
L’œuvre ultime ouvre des espaces de liberté que seule la puissance créatrice du grand âge, libérée des contraintes de la jeunesse, autorise. Les vieux Titien, Turner, Monet, Bonnard, Rembrandt, Goya, Bach et son art de la fugue, Goethe et son Faust, Kant et sa critique du jugement, Chateaubriand et sa vie de Rancé, nous offrent une leçon magistrale de ce "style de vieillesse". C’est une rupture dans le besoin exprimé d’abstraction, la réduction à l’essence des choses et des mots. L’artiste âgé ne s’intéresse ni à la beauté, ni à l’effet produit. Son souci est d’exprimer l’univers, de se rapprocher des fondements de l’humanité comme le sont les mythes, le langage du primitif, de l’archaïque.
L’art et la poésie s’offrent comme un moyen de desserrer l’étreinte où le réel tient le corps vieillissant. Non pas, et c’est toute la force de Régine Detambel de nous le montrer, dans le renoncement vertueux et la sagesse morale, mais dans la passion.
Bazaine nous le rappelle : "Le grand âge d’un peintre n’est pas celui d’une installation confortable dans un monde en chaussons."
Comme le temps n’est pas linéaire, il n’y a pas une mais des vieillesses, comme autant de chemins qu’empruntent des vies où se crée et recrée à l’infini la naissance de l’être. Acculé à être soi, sans pouvoir se fuir, redécouvrir l’altérité qui nous constitue, l’essence profonde du désir et des immortelles jouissances, c’est à cela que nous convie l’œuvre ultime, le défi d’une vieillesse riche de ses misères, créative, où "j’écris depuis ma faiblesse".
C’est cet éloge, d’une intelligence rare et d’une compréhension vive des enjeux du vieillir, que signe Régine Detambel. Nul doute que l’on attend avec impatience
Noces de chêne.
Rencontre à La Charité-sur-Loire (juin 2008)
Marie-Christine Barrault lit Le Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses de Régine Detambel
Quand
Marie-Christine Barrault prête sa voix, ses accents, son rire et sa surprise aux textes de Régine Detambel, extraits de son dernier ouvrage
Le syndrome de Diogène, Eloge des vieillesses, son talent d’actrice se concentre alors sur un sujet d’où chacun se détourne, ce sujet qui pourtant concerne aujourd’hui le plus grand nombre, alors le
Festival du mot devient le lieu d’une culture sincère et proche des êtres. Comment Marie-Christine Barrault envisage-t-elle elle-même le vieillissement ?
"Oh ! Je repense à ce que dit Paul Valéry, cité dans le livre de Régine Detambel. En vieillissant on n’aurait plus qu’un seul visage dit-il, contrairement à la jeunesse qui serait le temps de tous les visages possibles. Alors je me dis qu’il vaudra mieux l’avoir en sympathie ce visage, sinon le tête-à-tête sera difficile !"
Et comment les textes qu’elle choisit de lire, de dire, l’entrainent-ils vers un renouvellement ?
"Cette question est fondamentale dans ma vie d’actrice. Il se trouve que je suis catholique et contente de l’être car cette religion est celle où le verbe s’est fait chair. L’acteur est celui qui transforme ce verbe en chair et la chair en verbe. Sans bouger quasiment. C’est la forme d’être vivant qui permet la transformation, un peu comme avec l’alchimiste qui transformait le plomb en or."