Collectifs

Collectifs

Imprimer la fiche
Revue Corps n┬░ 10 / Corps des affects - Corps en migrations
R├ęgine Detambel
Revue Corps n┬░ 10 / Corps des affects - Corps en migrations
CNRS Editions

Date de parution : 2012
ISBN : 978-2-271-07397-6
30 €
Présentation

Ce numéro 10 de la revue CORPS, sous la direction de Gilles Boetsch, poursuit la confrontation et la mise en perspective des travaux en sciences humaines et sociales et en sciences de la vie.

Compte rendu, par Christine Rodier ©
Le numéro s’ouvre sur deux entretiens avec des spécialistes du corps : Régine Detambel, écrivain s’attachant dans ses ouvrages aux traces des événements et du temps sur la peau, répond aux questions de Bernard Andrieu, et Éric Fassin, sociologue, qui s’intéresse notamment à la manière dont se réalise la subjectivation des normes publiques, en montrant que le corps est un territoire politique objet d’assignations.
Cette livraison de la Revue interdisciplinaire Corps se concentre sur les corps des affects et les corps en migration. Si le corps apparaît ces dernières années comme un « objet » privilégié des recherches en sciences humaines (Andrieu, Boëtsch, 2008), peu de travaux ont abordé le corps à travers une dimension à la fois émotionnelle et migratoire. L’objectif de ce numéro revient à comprendre et analyser, via une socio-anthropologie du corps et des migrations, combien le corps participe de la construction identitaire.

Le numéro s’ouvre sur un entretien réalisé avec Régine Detambel, kinésithérapeute de métier et écrivain. Ces ouvrages interrogent le corps et sa mémoire, au travers d’expériences sensibles comme la maladie ou la détresse. Cet entretien nous plonge directement dans le sujet en proposant une réflexion sur les enjeux de l’appropriation sociologique de la notion d’un corps agissant. Régine Detambel prend à bras-le-corps l'énigme de l'incarnation : quel est le lien entre mon corps et moi, à travers la nécessité de regarder le corps comme un territoire qu’il faut sans cesse explorer et inscrire dans des histoires de vie où l’individu change la perception de sa vie à travers son corps.

Le deuxième entretien, réalisé avec Éric Fassin, prend pour point de départ la question des mariages mixtes, en réfléchissant, aux processus par lesquels des individus se voient assignés par leur corps une étiquette raciale, causée majoritairement par la couleur de la peau entre autres. Cependant, cette assignation n’est pas seulement subie dans le cadre d’une relation asymétrique entre dominants et dominés, elle est également incorporée et activée par les acteurs eux-mêmes. D’où la nécessité de se pencher sur le corps vécu, agissant, en se focalisant sur l’agentivité des acteurs. Face à la notion d’ethnicisation, Éric Fassin lui oppose celle de racialisation, dans le sens où celle-ci participe de la subjectivation des acteurs et ne se place pas comme élément extérieur aux sujets racialisés. En témoigne, cette sur-médiatisation de la femme « musulmane », « voilée », ramenée de facto à des assignations identitaires et ethniques. Néanmoins, l’entretien laisse en suspens la nécessité de prendre en compte les rapports de force et les contextes dans lesquels ces catégories de « race », d’ « ethnicité » émergent et à quels enjeux politiques et théoriques elles renvoient.

La première partie de l’ouvrage est consacrée au corps des affects, dossier réalisé par Nicoletta Diasio et Virginie Vinel. Prenant appui sur les travaux de Marcel Mauss et notamment sur un article inédit, découvert en 2009 dans les archives de Marcel Mauss et intitulé « Spécimen de questionnaire pour enquête sur la moralité d’un peuple », la réflexion de ce dossier porte sur la place des affects dans le cadre de pratiques culturelles. Le point de vue adopté ici est celui d’une anthropologie par les affects et par la culture matérielle, qui considère les objets comme des éléments centraux de la construction de sujets et du social fondés sur l’action. L’enjeu est d’analyser la manière dont les sentiments et les objets sont intimement liés et pratiqués par les acteurs. Ces derniers éprouvent des émotions, mais ils les manipulent, les transforment et les questionnent à travers des objets et des choses qui l’entourent. Le document inédit attribué à Marcel Mauss montre à quel point celui-ci était visionnaire à son époque, notamment concernant les pratiques sexuelles, à analyser non pas à travers des résultats, mais avec la prise en compte du discours des intéressés sur leurs manières de faire. Quelles sont les significations attachées aux pratiques sexuelles ? Tel est une des questions centrales posées par Marcel Mauss. Dans sa contribution Donatella Cozzi, poursuit quant à elle la question du recueil de récits de malades et la relation particulière de l’ethnologue avec son objet. Il ne saurait y avoir de meilleure compréhension de la souffrance de l’autre que dans la capacité de l’ethnologue à être habité par l’histoire de l’autre afin nous dit-elle de mieux reconnaître et transmettre les émotions. Néanmoins, le risque d’une telle posture est de rendre difficile la prise de distance avec son objet.

L’article de Virginie Vinel, quant à lui, s’intéresse à la mise en acte des sentiments par le corps, dans une société rurale africaine, les Moose du Burkina Faso. Les relations au sein de la parenté féminine montrent comment l’incorporation de normes passe par une dynamique corporelle et affective. Le corps constitue le lieu de médiation entre l’individu et la société. Incorporer des dispositions affectives intègre ces femmes dans un espace propre au groupe. En ce sens, l’incorporation fait culture par le biais des expériences corporelles. Cristina Figueiredo analyse en prenant appui sur la socialisation corporelle de jeunes adolescents chez les Touaregs Kel Adagh au Mali, la manière dont les corps, une fois un apprentissage sensoriel réalisé dans l’enfance, permettent la naissance d’un sujet responsable et adulte.

L’article de Marie-Pierre Julien et de Céline Rosselin analyse les manières dont les adolescents jugent et perçoivent un aliment selon leurs propres critères sensoriels et gustatifs. Prendre la matière au sérieux, c’est mieux rendre compte du type de sensibilité que celle-ci exerce sur l’adolescent lorsqu’il entre en contact avec un aliment. Manger suscite des émotions, créatrices d’identités et vecteurs de partage. Magali Demanget analyse le rôle des affects lors de rituels funéraires et dérèglements corporels en pays mazatèque (Mexique). Ces derniers montrent que la frontière entre les vivants et les morts est traversée de corps sans cesse mis en danger par une « échappée des émotions ».

L’article de Nathalie Manrique pose la question du rôle du sang et des sentiments dans la société gitane d’Espagne du Sud. La notion de carino, l’affection, qui siège dans le sang, délimite les frontières entre le licite et l’illicite, en matière de relations sexuelles.Pour clore ce dossier sur le corps des affects, l’article de Corinne Fortier, basé sur une étude empirique portant sur des personnes infertiles ayant recours aux procréations médicalement assistées, et particulièrement au don de gamètes, montre combien le lien de ressemblance est davantage à l’origine du sentiment « d’être apparenté » que le lien biologique.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au corps en migration, dossier réalisé par Chantal Crenn et Simona Tersigini. L’article de Yann Le Bihan centre son analyse sur la construction sociale de la femme « noire » et des représentations de l’homme blanc à son égard. La femme « métisse » représente un corps consommable et attractif. Laura Schuft décrit dans son article les modalités d’essentialisation et de typification de l’Autre dans le cadre de concours de beauté à Tahiti. Le lien entre le corps et une appartenance « raciale » ou biologique s’avère être un critère de choix pour devenir une miss. L’article de Bernard Cherubini interroge le corps dans le cadre des relations interethniques guyanaises. Il montre que le corps étranger fait l’objet de représentations raciales et ethniques. Sandrine Musso pose la question de l’accès au soin des étrangers en situation précaire. Elle montre comment la maladie devient le seul capital mobilisable pour régulariser sa situation, à ses risques et périls. Anaik Pian retrace les parcours des migrant-e-s subsaharien-ne-s au Maroc et les stratégies déployées pour contourner la racisation dont ils sont victimes par les Marocains. Du corps-migrants, ces aventuriers subsahariens usent d’un corps-pieux afin de pallier à leurs situations précaires. Annamaria Fantauzzi analyse le rôle politique et social que l’immigré confère à son corps et, plus précisément, à la recherche d’une reconnaissance sociale et d’une citoyenneté convoitée dans la société d’accueil à travers le don du sang. Carolina Kobelinsky montre des corps en attente dans le cadre de centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Le corps fait l’objet ici à la fois d’un déni et d’un réinvestissement de la part des requérants soumis à de fortes contraintes temporelles et spatiales. Le dossier s’achève sur l’article de Cécile Croce, au sujet d’artistes migrants travaillant sur des corps étrangers.

Gilles Boëtsch nous expose un cahier iconographique sur la construction de corps exhibés. Ces zoos humains donnent à voir un véritable système de représentation de la race et de son inscription dans le corps.

1La rubrique « Découvrir » met en exergue trois travaux de recherche menés par de jeunes chercheurs. Marianne Barthelemy et Olivier Rey consacrent leur article au pied sportif au travers de sa dimension anthropologique et sous l’angle de pratiques sportives. Judith Nicogossian met l’accent sur la récupération par les institutions militaires du corps du soldat. Le corps du soldat relève autant de sa réparation que de l’expérimentation dont il peut faire l’objet, par le biais de prothèses bioniques. Quant à Jean-Michel Rietsch, il nous rappelle à quel point Nicolas Bouvier s’est penché sur le corps en tant que miroir du monde et de la réalité. Philippe Stéfanini se penche sur la singularité de la spiruline, porteur de pratiques et de représentations multiples. Hélène Séveyrat clôt la revue avec un article portant sur Théodore Chassériau, peintre français du XIXe siècle et sa recherche sur le corps et ses caractères hybrides.

Cet ouvrage réunit un ensemble de textes originaux, fruits de recherches pluridisciplinaires sur le corps. Néanmoins, pour un lecteur néophyte, l’ouvrage aurait gagné à redéfinir de manière plus concise une socio-anthropologie du corps et à la resituer, dans une perspective historique afin de mieux saisir les contextes dans lesquels ces différentes recherches s’inscrivent.

Référence : Christine Rodier, « Gilles Boëtsch, « Corps des affects - Corps en migrations », Corps, n° 10, 2012 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 21 mai 2012. URL : http://lectures.revues.org/8428