Catherine Halpern,
Sciences Humaines,"Le sexe dans tous ses états", n° 10, novembre-décembre 2009.
Le sexe au grand âge
« Jamais ils n’osèrent reparler de l’œil courroucé de la jeune femme en blouse sur leur désir insensé et dégradant. Comble de perversité, elle leur avait conseillé de mettre un terme à cette liaison, ajoutant finement “sans lendemain”, puisque l’amour octogénaire n’est qu’un parasite mensonger. L’écraser sans regret pour éviter l’enlisement dans une passion sans issue, à l’évidence mortelle à court terme. Pourquoi gâcher une si belle fin de vie par des débordements, quand ils feraient mieux de cultiver la sérénité, chacun de son côté ? Quel plaisir peut-on trouver à une telle peau, à jouer à la bête à deux dos avec une vieille à deux dents ? Et que diraient leurs familles, si elles les voyaient ainsi se conduire en vieux cochons ? » Régine Detambel dans
Noces de chêne (Gallimard, 2008) prend le détour de la fiction pour conter l’amour et l’étreinte en maison de retraite. Mais le rejet qu’elle dépeint n’est en rien une exception. Amandine Thibaud et Caroline Hanicotte, deux psychologues cliniciennes, se sont ainsi intéressées à la représentation qu’ont les soignants de la sexualité des sujets vieillissants. Elles ont pour cela mené des entretiens auprès de douze soignants : six en maison de retraite et six en service hospitalier. La conclusion est sans appel : « Il leur est généralement difficile de penser ou d’imaginer que des manifestations sexuelles puissent se réaliser à un âge avancé. L’importance de la sexualité, à ce titre, est minimisée voire niée. Les réactions des soignants traduisent unanimement la surprise, l’étonnement, la gêne ou le malaise. Dans un quart des entretiens, les soignants expliquent que confrontés à une expression de la sexualité, ils se sentent obligés d’intervenir pour arrêter le comportement voire, pour certains, de prévenir la famille du patient. » Comportement discriminatoire lié à l’âge ? Sans doute, même s’il y a aujourd’hui davantage de sensibilisation qu’autrefois à la question de la sexualité chez les personnes vieillissantes.
Christine Ferniot,
Lire, octobre 2008.
L'amour sans âge
Sur la route du Ventoux, un octogénaire part à la recherche de sa bien-aimée. Un hymne à la vie.
L'année dernière, elle évoquait l'adolescence dans
Notre-Dame des Sept Douleurs. Aujourd'hui, c'est sur la vieillesse que Régine Detambel se penche, cet autre moment charnière de l'existence, où l'on n'a plus rien à perdre avant de s'abandonner à la mort. Justement, Maria Seignalet vient de tomber dans l'escalier de secours, un endroit de la maison de retraite où personne ne vient jamais. Après avoir appelé à l'aide, elle va doucement mourir "dans la sobriété d'une agonie sereine". Au-dessus, son ami l'attend, imagine une fugue. Taine a quatre-vingts ans, de l'amour à donner, de la passion à revendre. Ce "mendiant du désir" a tout concentré sur Maria, tout offert à la petite femme maigre comme un fagot. Après avoir tourné dans sa chambre aseptisée, entre la télévision et le repas du soir, il décide de partir à son tour, convaincu qu'elle s'est rendue dans sa maison d'autrefois, du côté du mont Ventoux. Taine n'emporte rien, passe par le trou de la haie, tel un collégien en fuite pour une ultime échappée belle. Mais quelle différence y a-t-il entre ces deux âges de la vie? semble murmurer la narratrice. Si la vieillesse est un tangage, la douleur de l'absence est toujours la même, vive et piquante.
Kinésithérapeute, Régine Detambel connaît bien la fragilité des corps. En 2007, elle a écrit un magnifique
Petit éloge de la peau et poursuit sans discontinuer ses voyages épidermiques de livre en livre. Elle trouve les mots justes et troublants pour exprimer la fatigue qui use les visages et ralentit les gestes. Mais toutes ses descriptions ont une incroyable sensualité, mêlant la nature resplendissante de la fin d'été et l'horloge interne de ce vieil homme rattrapé par les années. Elle décrit cette terrible bataille entre le corps et l'esprit, entre la paresse des gestes et le désir toujours vert. Son livre n'est pas sage, il ne prétend jamais expliquer le temps et ses décombres ni le justifier. Il dit que les hommes et les femmes sont vivants jusqu'à la dernière seconde, qu'ils ne se font jamais à l'idée que tout va s'arrêter. Et si certains apprennent peu à peu l'économie et la contemplation, d'autres continuent d'avancer sur la route du Ventoux, à la recherche d'un amour qui les attendra toujours.
Louise L. Lambrichs,
La Croix, décembre 2008.
Noces de chêne
Avec une belle constance Régine Detambel poursuit son œuvre, explorant pli après pli les envers de la vie, celle qu’on n’imagine pas. Est-il si paradoxal de parler ainsi d’une romancière ? C’est qu’il en faut, de l’imagination, pour faire percevoir ce qu’on refuse de concevoir et qui choque la fiction ordinaire. Et plus que de l’imagination, il faut une langue sensible, poétique, en prise avec le monde et la peau passagère qui s’y frotte, menacée toujours de revenir à l’humus d’où naissent et meurent toutes choses.
Poursuivant sa quête d’un monde humain aux prises avec le végétal toujours renaissant, à la fois miracle éphémère et pourriture, ce roman-ci prend l’état de vieillesse à revers des préjugés ordinaires. Taine vieillard aux yeux de la société est intérieurement un jeune fou d’amour pour Maria, plus mort que vif de ne plus la trouver dans la maison de retraite, et qui part à sa recherche. Sûr de la trouver dans sa maison sise au pied du Ventoux, il fugue, manque mourir dans l’aventure, ressuscite sauvé par une autre rencontre, Vitalie, qui ne tue pas son rêve, Maria, même s’il est déjà mort à son insu. La vie jusqu’au bout, forte de ses odeurs, de ses sensations, de ses désirs, c’est cela que met en scène ce beau roman. Et son envers, le monde qui tous les jours vous enterre avant l’heure, la maison de retraite, les sales mots qui désavouent les vieux, les font chuter, les tuent.